Femmes en tête 2026 – Pinar SELEK

Chaque année, le 8 mars, la jour­née inter­na­tio­nale des droits des femmes est l’occasion de mettre le rôle des femmes dans la socié­té à l’honneur et de réflé­chir au moyen de pro­mou­voir l’égalité entre les genres. Pour cela, le Col­lège des Socié­tés Savantes Aca­dé­miques de France met depuis 2022 en lumière les por­traits de femmes remar­quables du monde de la recherche, issues de toutes les dis­ci­plines, de tous âges et de tous niveaux de car­rière, qui font la diver­si­té et la force de la recherche actuelle. Nous espé­rons que leurs par­cours et leurs vies encou­ra­ge­ront les jeunes col­lé­giennes ou lycéennes à s’engager vers des car­rières aca­dé­miques.

Ecri­vaine, socio­logue et mai­tresse de confé­rence (HDR) au Dépar­te­ment de socio­lo­gie démo­gra­phie (URMIS), Uni­ver­si­té Côte d’Azur

  • Qu’est-ce qui a moti­vé votre choix de domaine d’études et de recherche ? Aviez-vous un modèle ins­pi­rant (parent, enseignant.e, per­son­nage de la lit­té­ra­ture, du ciné­ma…) ?

Ayant gran­di dans un contexte de forte répres­sion, ani­mée par la ques­tion com­ment c’est pos­sible, je me suis d’abord tour­née vers le tra­vail artis­tique pour rendre visibles les puis­sances de l’invisible. Puis, par le besoin de struc­tu­rer ces inter­ro­ga­tions, j’ai choi­si les len­tilles de la socio­lo­gie. Un choix conscient en Tur­quie : la socio­lo­gie était cri­mi­na­li­sée et l’université sous contrôle.

J’avais neuf ans lors du coup d’État mili­taire de 1980, qui a bru­ta­le­ment sus­pen­du les liber­tés en Tur­quie. Avant le putsch, notre mai­son était un lieu de débats, de musique et de ren­contres. J’y ai gran­di dans un héri­tage intel­lec­tuel dense mal­gré la pré­ca­ri­té maté­rielle. Par­mi ces figures, Behice Boran[1] occu­pait une place sin­gu­lière : sa parole clair m’a mar­quée. Avec le coup d’Etat mili­taire, elle a été contrainte à l’exil. Les nou­velles étaient faites de dis­pa­ri­tions, de tor­tures et de silences. C’est dans ce contexte que ma mère nous a emme­nées voir Rhi­no­cé­ros d’Ionesco. Ce fut un choc. La méta­mor­phose des per­son­nages me sem­blait reflé­ter ce que j’observais autour de moi : com­ment des indi­vi­dus ordi­naires s’adaptent au sys­tème, jusqu’à par­ti­ci­per à l’horreur. Com­ment devient-on rhi­no­cé­ros ? Quels sont les méca­nismes de cette trans­for­ma­tion ? Je me posais ces ques­tions quand ma mère m’a racon­té l’histoire de Behice Boran, qui venait de décé­der en exil : « Elle était une des pion­nières de la socio­lo­gie en Tur­quie. » J’allais décou­vrir plus tard qu’on la com­pa­rait par­fois à une ver­sion turque de Dur­kheim et que ses tra­vaux étaient ensei­gnés dans les cours d’introduction à la dis­ci­pline. Dans les années 1960, alors qu’elle diri­geait le dépar­te­ment de socio­lo­gie de l’université d’Ankara, elle avait mené une recherche com­pa­ra­tive entre deux vil­lages où elle uti­li­sait la notion de classes sociales. La seule uti­li­sa­tion de cette notion avait pro­vo­qué la fer­me­ture du dépar­te­ment après la décla­ra­tion de l’État-major : « Dans notre pays, nous n’avons pas besoin de socio­lo­gie ! ».  Quand ma mère a ter­mi­né son récit, une évi­dence s’est impo­sée : « Je vais étu­dier la socio­lo­gie. » Tout ce qui se pas­sait autour de moi avait tra­cé cette voie.

  • Sur quel sujet tra­vaillez-vous ? En quoi est-il impor­tant pour la science ? pour la socié­té ? Quelle est votre plus grande réus­site dans votre domaine ?

Le fil direc­teur de mes recherches est l’attention por­tée aux pro­ces­sus de ter­ri­to­ria­li­sa­tion du pou­voir et aux contre-ter­ri­toires. En m’intéressant aux dis­po­si­tifs par les­quels le pou­voir s’exerce, se sta­bi­lise et se déploie en réseau, je cherche à sai­sir le carac­tère conflic­tuel de ce pro­ces­sus, les lignes de fuite et les résis­tances qu’il sus­cite Mes ter­rains consti­tuent autant de sites d’observation de ces ten­sions entre ter­ri­to­ria­li­sa­tion du pou­voir et action col­lec­tive. Mon rap­port à la recherche est issu du sen­ti­ment de l’urgence : la socié­té ne m’est jamais appa­rue comme un simple objet d’étude, mais comme un champ de ten­sions où se ren­contrent expé­rience, cri­tique et désir de trans­for­ma­tion. Depuis plus de trois décen­nies de recherche, j’ai tou­jours été inter­pel­lée par un évè­ne­ment. Mon sou­ci de l’utilité publique de la recherche conti­nue à façon­ner mon posi­tion­ne­ment dans les ter­rains d’enquêtes. Avant et durant mes recherches, j’interroge les condi­tions de la mobi­li­té entre des mondes sociaux inéga­le­ment dotés de res­sources et de recon­nais­sance. Cette inter­ro­ga­tion donne chair à la res­pon­sa­bi­li­té scien­ti­fique qui se tra­duit par l’attention à leurs consé­quences poten­tielles sur ses par­ti­ci­pants. C’est sous cette base du res­pect qu’une conver­sa­tion devient pos­sible. La conver­sa­tion signi­fie dépas­ser la logique d’extraction des savoirs au pro­fit d’une co-construc­tion des connais­sances. Exi­geant la rigueur, l’ouverture et une tem­po­ra­li­té longue de l’enquête, cette méthode per­met au public à se fami­lia­ri­ser à la démarche socio­lo­gique.

Dans toutes ces démarches, je renou­velle mes sources en tra­ver­sant en per­ma­nence les seuils. Ces zones tran­si­tion où les contraires coulent l’un dans l’autre, sans s’annuler, me per­mettent de cir­cu­ler entre la science, l’art et l’action. Entre cher­cher et deve­nir. Se pré­cise alors un style socio­lo­gique qui se construit à tra­vers le frot­te­ment, l’ouverture, les pas­sages et à tra­vers la tra­duc­tion entre mondes sépa­rés. Ce style, je pro­pose de le qua­li­fier de socio­lo­gie nomade, car elle se consti­tue de va et vient. Entre la recherche et cher­cheuse. Entre la réflexion et deve­nir. Entre les ins­ti­tu­tions et la vie. Entre l’analyse et la créa­tion. Le noma­disme n’est pas un état, mais un pro­ces­sus : celui du désap­pren­tis­sage, de la décons­truc­tion, de la recon­fi­gu­ra­tion de son rap­port au monde.  Je ne pré­tends pas à pro­po­ser un modèle ni une méthode par­ti­cu­lière, mais je par­tage ma manière d’habiter la socio­lo­gie.

  • Quels sont vos pro­jets pro­fes­sion­nels pour les pro­chains mois, les pro­chaines années ?

Dans les pro­chaines années, je sou­haite d’abord appro­fon­dir ma réflexion et écrire sur ce style nomade. Je pro­jette éga­le­ment de mener une année d’observation sur les pra­tiques sociales du noma­disme et sur les dis­po­si­tifs qui régle­mentent ces mobi­li­tés, notam­ment à tra­vers les Aires d’Accueil des­ti­nées aux « Gens de voyage » : Manouches, Tzi­ganes, Gitans. En paral­lèle, je par­ti­ci­pe­rai aux débats scien­ti­fiques et publiques autour de mon livre qui vient d’être publié, « Lever la tête » qui consti­tue la résur­rec­tion métho­do­lo­gique de ma recherche sur le mou­ve­ment kurde, celle qui a été confis­quée lors de mon arres­ta­tion en 1998. Après une période de réflexion sur les retours, j’envisage de nou­velles explo­ra­tions dans l’espace dia­spo­rique kurde.

Je conti­nue­rai aus­si à co-coor­don­ner l’ObsMigrAM, l’Observatoire des Migra­tions dans les Alpes-Mari­times, que j’ai co-créé en 2017. Cet obser­va­toire a évo­lué depuis ses débuts pour deve­nir un espace de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion de savoirs inter­dis­ci­pli­naire et inter­na­tio­nal, et il reste au cœur de mon enga­ge­ment à la fois scien­ti­fique et socié­tal.

  • Dans quelles actions à carac­tère socié­tal êtes-vous impli­quée ? (dif­fu­sion des connais­sances, men­to­rat, déve­lop­pe­ment des rela­tions science-socié­té, pro­mo­tion des femmes dans les sciences)

Mon enga­ge­ment socié­tal tra­verse plu­sieurs dimen­sions qui sont inti­me­ment liées entre elles. Depuis le début de ma car­rière, la dif­fu­sion des connais­sances a été au cœur de ma pra­tique. Je par­tage sys­té­ma­ti­que­ment mes ana­lyses avec les per­sonnes concer­nées avant même la publi­ca­tion, parce que je consi­dère la res­ti­tu­tion comme un impé­ra­tif éthique. Je par­ti­cipe sou­vent aux ren­contres publiques autour de mes livres, et aux pièces de théâtre, adap­ta­tions de mes ouvrages. Ce qui per­met de tou­cher des publics qui n’auraient jamais eu accès aux textes aca­dé­miques.

Le déve­lop­pe­ment des rela­tions entre la science et la socié­té consti­tue un aspect cen­tral de mon enga­ge­ment. Par exemple, je suis co-coor­di­na­trice de l’ObsMigrAM, qui fédère cher­cheurs, jeunes cher­cheurs, asso­cia­tions et acteurs de ter­rain autour d’un objec­tif com­mun : construire des savoirs par­ta­gés sur les migra­tions dans le ter­ri­toire fron­ta­lier des Alpes-Mari­times.

  • Avez-vous ren­con­tré dans votre acti­vi­té des dif­fi­cul­tés (personnelles/sociales/structurelles) dues au fait d’être une femme ? ou au contraire, cela vous a‑t-il par­fois aidée ?

Oui, j’ai ren­con­tré des dif­fi­cul­tés spé­ci­fiques liées au fait d’être une femme socio­logue tra­vaillant sur des ter­rains sen­sibles en Tur­quie. Dans un contexte auto­ri­taire mar­qué par une forte domi­na­tion mas­cu­line, mener des recherches sur le mou­ve­ment kurde, sur la com­mu­nau­té trans ou sur la place de la mas­cu­li­ni­té hégé­mo­nique dans la construc­tion de la vio­lence poli­tique, m’a expo­sée à des formes par­ti­cu­lières de vio­lence. Lors de mon arres­ta­tion et de ma déten­tion, ma condi­tion de femme a consti­tué un vec­teur sup­plé­men­taire de vul­né­ra­bi­li­té. Les menaces et insultes sexistes venant de l’extrême droite turque accom­pagnent l’ensemble de mon par­cours, visant mon inté­gri­té en tant que femme. Cette situa­tion m’a cepen­dant per­mis d’expérimenter la force venant de la soli­da­ri­té, qui ne s’est jamais affai­blie. Elle a nour­ri ma convic­tion que la recherche ne se fait jamais seule, mais s’inscrit dans des réseaux de sou­tien et d’entraide qui consti­tuent une res­source fon­da­men­tale face à la répres­sion.

  • Quelle est la situa­tion au plan de l’égalité F‑H dans votre domaine ? Quelles sont vos sug­ges­tions pour que la situa­tion puisse s’améliorer plus rapi­de­ment ?

Dans le champ de l’enseignement supé­rieur et de la recherche, l’égalité femmes-hommes a pro­gres­sé, notam­ment en matière d’accès aux car­rières aca­dé­miques. Tou­te­fois, des inéga­li­tés struc­tu­relles per­sistent : sous-repré­sen­ta­tion des femmes aux postes les plus éle­vés, écarts de recon­nais­sance et de finan­ce­ment, sur­charge de tra­vail admi­nis­tra­tif et péda­go­gique, ain­si qu’une expo­si­tion accrue aux vio­lences sexistes et sexuelles.

Il est néces­saire de ren­for­cer les poli­tiques de pré­ven­tion et de prise en charge des vio­lences, de recon­naître et valo­ri­ser ins­ti­tu­tion­nel­le­ment le tra­vail de care aca­dé­mique (enca­dre­ment, men­to­rat, sou­tien), sou­vent invi­si­bi­li­sé, d’instaurer des méca­nismes de trans­pa­rence dans les recru­te­ments et pro­mo­tions, et de créer des espaces de soli­da­ri­té et de sou­tien col­lec­tif entre ensei­gnantes, cher­cheuses et étu­diantes.

  • Quel mes­sage pou­vez-vous don­ner aux jeunes filles pour les encou­ra­ger à s’engager dans un par­cours comme le vôtre ?

Aux jeunes femmes, je dirai que la recherche n’est pas seule­ment une car­rière : c’est aus­si un espace de liber­té, de résis­tance et de soli­da­ri­té. Nous n’avons qu’une seule vie, et elle mérite d’être vécue comme une poé­sie. Osez suivre vos ques­tions, même lorsqu’elles vous mènent hors des che­mins bali­sés. La rou­tine tue, mais la recherche, l’expérience et la ren­contre, mal­gré leurs dif­fi­cul­tés, nous rendent vivantes. Osez suivre vos envies et vos ques­tion­ne­ments, cher­chez des alliances, culti­vez la soli­da­ri­té : vous vous sen­ti­rez vivantes.


[1] Behice Boran (1910 – 1987) fut une socio­logue et une figure intel­lec­tuelle majeure en Tur­quie. Pre­mière femme turque à obte­nir un doc­to­rat en socio­lo­gie aux États-Unis, elle est connue pour ses recherches pion­nières sur la struc­ture sociale rurale de son pays, notam­ment dans son ouvrage Toplum­sal Yapı Araştır­ma­ları (Recherches sur la struc­ture sociale) (1945).

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