Oser enquêter face au pouvoir turc

En 1995, alors que le conflit entre la Tur­quie et le Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) s’intensifie, la socio­logue Pinar Selek décide d’enquêter sur les ori­gines du mou­ve­ment de résis­tance kurde. Ce tra­vail de recherche lui vaut d’être arrê­tée par la police d’Istanbul : refu­sant de livrer les noms des per­sonnes inter­ro­gées, elle est tor­tu­rée et empri­son­née, avant d’être acquit­tée à quatre reprises, puis de nou­veau pour­sui­vie. Depuis plus de vingt-sept ans, elle incarne le com­bat pour la liber­té de pen­ser. Dans son ouvrage Lever la tête. La recherche inter­dite sur la résis­tance kurde, qui vient de paraître aux édi­tions Uni­ver­si­té Paris Cité, Pinar Selek, aujourd’hui maî­tresse de confé­rences en socio­lo­gie à l’Université Nice Côte d’Azur et membre de l’Unité de recherche migra­tions et socié­té (Urmis), revient sur ces années de per­sé­cu­tion, et fait de son récit un acte de résis­tance intel­lec­tuelle. Extraits.

Extrait 1
Depuis quelques mois, je vis une expé­rience ren­ver­sante, poi­gnante. Elle n’est ni amou­reuse ni ami­cale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énor­mé­ment, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expé­rience cor­po­relle. N’attendez pas un roman poli­cier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche dis­pa­rue. Sans l’avoir retrou­vée. Je ne l’ai jamais retrou­vée.

Je parle de ma recherche socio­lo­gique sur le mou­ve­ment kurde. La recherche dont on m’a dépos­sé­dée, qu’on m’a arra­chée et qui a dis­pa­ru. J’ai décou­vert le plus tra­gique de cette his­toire : son effa­ce­ment de ma mémoire. Jusqu’à main­te­nant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les maté­riaux de ma recherche sont deve­nus l’objet d’un délit poli­tique : pour avoir pré­ten­du­ment por­té atteinte à la nation, ils ont été confis­qués par la police turque.

Tout a com­men­cé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istan­bul, dans un pays déchi­ré par un conflit que per­sonne ne pou­vait nom­mer. Depuis 1984, une guerre oppo­sait l’État turc au mou­ve­ment kurde. Ce mou­ve­ment por­tait les reven­di­ca­tions d’un peuple dont la langue s’est alors retrou­vée inter­dite, l’histoire niée, l’existence même contes­tée par le pou­voir natio­na­liste et mili­ta­riste turc.

Esti­mée à plus de 45 mil­lions de per­sonnes, cette popu­la­tion était divi­sée par les fron­tières natio­nales de la Tur­quie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobi­li­sa­tion popu­laire sans pré­cé­dent : mal­gré les 35 000 pri­son­niers poli­tiques, la tor­ture sys­té­ma­tique, les dis­pa­ri­tions quo­ti­diennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funé­railles de gué­rille­ros et gué­rille­ras se trans­for­maient en sou­lè­ve­ments. Mais il était inter­dit d’en par­ler. Il fal­lait employer les mots impo­sés par le pou­voir : enne­mis, ter­ro­ristes, diables. Par­ler d’un conflit social, ou même par­ler d’un conflit tout court consti­tuait un acte dan­ge­reux.

Le pou­voir poli­tique, en mar­gi­na­li­sant la réflexion, en favo­ri­sant le mépris de la théo­rie, en bana­li­sant l’irrationnel et l’absurdité, gou­ver­nait les émo­tions. Tout cela fai­sait très peur. Pour­tant, c’était une res­pon­sa­bi­li­té de démon­trer que les choses étaient plus com­pli­quées qu’on ne le sup­po­sait et que les for­mu­la­tions réduc­trices qui résu­maient la réa­li­té étaient aveu­glantes. Et pour le démon­trer, il fal­lait d’abord enquê­ter. Je l’ai fait. Je refu­sais de plier devant cette folie. J’ai réflé­chi, posé des ques­tions.

Ain­si s’est construite une recherche-res­pon­sa­bi­li­té qui m’a conduite à pro­blé­ma­ti­ser un mou­ve­ment social inter­dit, por­té par une popu­la­tion mino­ri­sée et cri­mi­na­li­sée, dans un contexte de guerre.

Le 11 juillet 1998, j’ai été arrê­tée par la police d’Istanbul. Elle a confis­qué tous mes maté­riaux concer­nant ce tra­vail. Les cahiers, les dis­quettes… Elle exi­geait que je livre les noms de mes inter­lo­cu­trices et inter­lo­cu­teurs. J’ai subi des tor­tures qui m’ont long­temps inter­dit toute acti­vi­té phy­sique ou intel­lec­tuelle.

Mal­gré la vio­lence de mon sup­plice, j’ai réus­si à pré­ser­ver leur sécu­ri­té sans jamais révé­ler la moindre infor­ma­tion et en res­pec­tant les règles de déon­to­lo­gie, à l’instar du secret pro­fes­sion­nel de l’avocat. Devant ma résis­tance, l’étau de l’horreur s’est res­ser­ré : un mois après mon arres­ta­tion, alors que j’étais en pri­son, j’ai appris à la télé­vi­sion que le pou­voir turc avait déci­dé de faire de moi une ter­ro­riste en m’accusant fal­la­cieu­se­ment d’être impli­quée dans l’attentat du bazar aux épices à Istan­bul, alors même qu’il avait été éta­bli que l’explosion était un acci­dent. Après deux ans et demi de pri­son et quatre acquit­te­ments en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un har­cè­le­ment poli­ti­co-judi­ciaire : le pro­cès dure depuis 27 ans.

Extrait 2
J’ai ouvert les pages de ma recherche dis­pa­rue. Sans l’avoir retrou­vée. Je ne l’ai jamais retrou­vée. Je parle de ma recherche socio­lo­gique sur le mou­ve­ment kurde. La recherche dont on m’a dépos­sé­dée, qu’on m’a arra­chée et qui a dis­pa­ru. J’ai décou­vert le plus tra­gique de cette his­toire : son effa­ce­ment de ma mémoire.

Jusqu’à main­te­nant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les maté­riaux de ma recherche sont deve­nus l’objet d’un délit poli­tique : pour avoir pré­ten­du­ment por­té atteinte à la nation, ils ont été confis­qués par la police turque. […]

J’avais tous les moyens néces­saires à la reprise de mon enquête inache­vée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pen­sé un seul ins­tant. C’est comme si elle était ter­mi­née. Non, elle m’a été enle­vée. Et je devrais l’abandonner ? Com­ment un tra­vail que j’ai com­men­cé avec une grande curio­si­té et que j’ai mené avec enthou­siasme jusqu’à la der­nière minute peut-il res­ter en sus­pens ? Pour­quoi n’ai-je pas rédi­gé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?

Ma recherche a vrai­ment été inter­rom­pue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pen­sé que ce tra­vail était inache­vé. Avais-je inté­rio­ri­sé l’interdiction de mes maté­riaux ? Est-ce mon point de non-résis­tance ? Si c’est le cas, com­ment expli­quer que je m’exprime sou­vent sur cette ques­tion dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu pro­bable. Mes troubles liés au stress post-trau­ma­tique ? Un blo­cage ?

Cet extrait est issu de Lever la tête, de Pinar Selek, qui vient de paraître aux édi­tions Uni­ver­si­té Paris Cité.

Sinon quoi ?

J’ai réflé­chi. Ma recherche est un orga­nisme vivant. Elle est née et elle a conti­nué à gran­dir. Elle a été enle­vée et non pas avor­tée. La nais­sance d’une recherche n’est pas sa publi­ca­tion. Ses maté­riaux sont bles­sés mais tou­jours en vie, en trans­for­ma­tion, en vibra­tion. Pour les soi­gner, j’écris.

Pour­quoi main­te­nant ? Com­ment se fait-il que je m’en sois ren­du compte sou­dai­ne­ment, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche bles­sée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, com­ment s’est pro­duite cette révé­la­tion ?

Je suis vrai­ment éton­née. Pro­fon­dé­ment éton­née. Et c’est ce pro­fond éton­ne­ment qui me pro­cure la force d’écrire. J’écris pour décou­vrir et pour me débar­ras­ser du désar­roi.

Je vais me décou­vrir en écri­vant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le décou­vri­rons ensemble.

https://theconversation.com/oser-enqueter-face-au-pouvoir-turc-275958





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