Ne laissons pas passer ce procès inique !

Quand, en Turquie, on m’a accusée de terrorisme, tout le monde était scandalisé et indigné parce que non seulement mes idées, mes œuvres, mais aussi ma lutte concrète contre la violence étaient évidentes. Si cette indignation était réelle, elle n’a pas été assez forte pour empêcher la suite de l’horreur : la machine politico-judiciaire nous a enfermés dans un film de science-fiction. J’ai dû fuir et prendre le chemin de l’exil. La France m’a accueillie, au nom de la liberté d’expression et de la liberté de la recherche. Je n’étais pas naïve au point de croire que j’avais atterri dans un paradis ; d’ailleurs grâce à ma participation rapide et active aux luttes sociales j’ai tout de suite vu les différentes formes de répression étatique, dans ce pays qui devenait le mien puisque je participais à ses luttes.

Quand j’étais plus jeune, je croyais que les « méchants » étaient ceux qui ne dorment pas bien, tandis que les« bons » dorment tranquillement. Maintenant, je ne pense plus ainsi. Bien évidemment, je n’oppose plus les « méchants » et les « bons ». Et j’ai bien compris que c’est la sensibilité au monde, l’attention aux autres qui endommagent le sommeil. Dans ce monde, il y a de nombreuses choses horribles qui nous empêchent de dormir. Le procès de Bernard Mezzadri me touche particulièrement. Depuis que je suis rentrée d’Avignon, les images grises de l’audience de Bernard ne me quittent plus. Ni la journée, ni la nuit. Je fais trois voyages à la fois. Le premier va vers le Palais de Justice d’Avignon. Le deuxième m’emmène à la salle d’audience à Istanbul. Je vois Bernard à Istanbul, et ma silhouette à Avignon. Les visages des procureurs se transforment, se modifient. Les costumes aussi. Mais les regards sont uniques. La façon de prononcer les accusations aussi : «  Terrorisme… Racisme… ». Son avocat, Henri Braun, est avec les miens. Il parle avec ma sœur, qui est devenue avocate pour me défendre. J’entends leurs voix qui plaident, je souris.

Mon sourire disparait avec le troisième voyage qui m’a ramenée à l’année 1915. Je me trouve dans une salle où, sans bouger, je subis les discours des « Jeunes turcs », avant et après le génocide des Arméniens. Peut-être faut-il le rappeler : les « Jeunes turcs » qui sont responsables de ce premier génocide du XXème siècle, jouaient aux progressistes, aux laïcs, aux démocrates, aux républicains de l’époque. Beaucoup d’entre eux avaient connu le positivisme et le darwinisme social, durant leurs études à Paris. Et ils étaient rigoureux pour ce qui concerne l’Etat-nation. C’étaient des nationaux-socialistes. Pourquoi ce voyage, je ne peux pas vous le dire.

Quand j’écris ces lignes, le verdict n’est pas encore prononcé. Il est évident que Bernard sera acquitté et que cette mascarade prendra fin. Je ne veux pas penser le contraire, mais cela ne suffit pas. Ils ont déjà puni Bernard qui, durant l’audience, a subi une violence devant mes yeux.

Bernard est victime. Il faut une réparation. Pas seulement pour lui, mais pour nous toutes et nous tous. Sinon les pires maux suivront. Je les ai vus se produire en Turquie. Ici je ne le permettrai pas. Parce que ce pays qui m’a accordé l’asile politique est désormais plus qu’un pays d’accueil pour moi : j’aime « Ma France » de Jean Ferrat, « la belle, la rebelle ». Je ne laisserai pas passer ce procès inique. Avec vous, mes amis.

Pinar Selek
https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/050216/bernard-mezzadri-le-proces-de-nos-libertes