Les luttes cloisonnées contre la pieuvre : les luttes antimilitaristes et feministes en Turquie

La nature de la quête de liberté, ses cibles, les moyens et les outils conceptuels qu’elle se donne, tous ces paramètres fluctuent en fonction de la lisibilité de la société. Dans toutes les luttes pour les libertés, menées depuis des siècles, on s’est toujours focalisé sur l’abolition de telle ou telle domination et, en dépit de certaines émancipations, on n’a pas vraiment abouti à une réelle liberté. Face à toutes les formes de domination ― patriarcat, capitalisme, anthropocentrisme, hétérosexisme, nationalisme ― au discours uniforme, aux valeurs et aux identités similaires, la quête de liberté nécessite une approche cohérente et globale, ainsi que des contre-pouvoirs adéquats à l’enchevêtrement des pouvoirs.
L’espace des luttes sociales en Turquie en présentant une pluralité d’expériences, donne maintes occasions d’observer les mouvements contestataires entre interdépendances, tensions et influences réciproques. Au sein de cette complexité, l’antimilitarisme et le féminisme sont à l’ordre du jour depuis peu. En raison des contradictions dues à la structure sociopolitique de la Turquie, une ébauche de prise de position apparaît dans le pays même si elle est encore balbutiante.
Évoqué depuis moins de trente ans en Turquie, l’antimilitarisme est, dans le monde, un concept de ces cinquante dernières années. Dans cette période, se démarquant des théories socialistes et anarchistes du vingtième siècle, il s’est affirmé avec l’ambition d’incarner une revendication cohérente de liberté. Un autre combat de liberté est le féminisme qui s’est imposé en se dissociant des théories dominantes. Il a toujours affiché la volonté de développer une politique de libération pour les femmes et pour tous les êtres avec qui elles tissent des relations. Mais comment cette ambition s’est-elle reflétée dans la vie politique, en Turquie, et autour de quels axes le mouvement féminisme a-t-il incarné cette conception de la liberté ? Quelle a été l’influence du positionnement envers le militarisme sur la réflexion et sur la politique du mouvement féministe ? Cet article se donne comme objectif de réfléchir sur ces interrogations.
Le militarisme détruit les fondements de la liberté
La domination est la pérennisation des violences individuelles au sein des relations sociales qui fonctionne comme “une stratégie”. De ce point de vue une définition de la domination apparait : une stratégie de violence institutionnalisée.
Bénéficiant d’une situation privilégiée, des individus peuvent infliger à autrui ce qu’ils ne voudraient qu’on leur impose, car les êtres sont alors perçus différents et hiérarchiquement inférieurs. En conséquence, le critère de “ce qu’on peut infliger à une personne” est fourni par les convictions d’une autre personne, en l’occurrence l’oppresseur. Ceci n’est autre que la production du pouvoir. Dans un système de domination légitimé à travers le statut des
dominés, et par des méthodes d’exclusion, de négation, d’assimilation, d’aliénation, d’isolement, de privation, de réhabilitation, de marginalisation, de ségrégation, ou d’extermination, on instaure des violences sociales imbriquées, ou l’une des violences en priorité, fondées selon le cas sur le patriarcat, le capitalisme, l’anthropocentrisme, le militarisme, le nationalisme, la racisme, l’hétérosexisme, etc.. Même si elles diffèrent dans l’analyse, tous les rapports sociaux de pouvoir s’alimentent mutuellement, s’articulent, s’imbriquent, se transforment et se répandent. C’est dans ces contextes complexes que l’individu prend forme, affirme son être, tantôt dominé, tantôt dominant.
Lorsque l’on observe l’institutionnalisation politique des rapports de domination sociale, on finit par rencontrer l’État. Ce dernier est la centralisation institutionnalisée de plusieurs rapports de domination, et non d’une seule entité. Structuré sur la fusion du pouvoir public et social, l’État est, au-delà d’une simple organisation, l’institution marquant de son sceau toute la structure sociale. L’organisation étatique pourrait s’effondrer, mais ceci ne fait pas disparaître l’État en tant qu’institution. Comme vision et entité institutionnelle, l’État incarne la continuité. Si l’on se souvient des propos de Foucault, où il souligne que l’État n’est pas un bien que l’on possède, mais que son influence s’intensifie à travers des ajustements, des planifications, des manoeuvres, des méthodes et des fonctionnements complexes, on voit mieux les liens que celui-ci entretient avec les rapports sociaux de pouvoir. Foucault évoque d’ailleurs davantage un réseau, de plus en plus étendu de relations dynamiques plutôt que de privilèges à défendre au sein même du pouvoir. Notons ici qu’en tant qu’alliance des pouvoirs, l’État est, à l’instar du schéma transcendant, un mécanisme de conquête permanent. Il contrôle la société, garantit le bon fonctionnement des rapports sociaux et l’anéantissement des éléments réfractaires à l’ordre social.
L’État se fonde par la guerre. Il consolide institutionnellement la victoire et la systématise. Ainsi la guerre s’étatise. Identifié trop hâtivement à la “guerre”, mais défini plus précisément comme la domination du système militaire, le militarisme est une structuration où les systèmes sociaux de pouvoir, et d’abord toutes les strates de l’État moderne, jouent un rôle important. C’est la systématisation de la violence organisée, son étatisation incarnée par l’armée. C’est donc une présence idéologique et concrète. En tant qu’idéologie, il est aussi une politique et une organisation en adéquation avec un objectif visé. Comme tout processus influent, et grâce à ses structures à la fois économiques, sociales, culturelles et politiques, le militarisme renforce les pratiques traditionnelles de domination en les combinant. Il transforme ainsi sans cesse le faisceau de dominations sur lequel s’appuie l’État. L’individu est construit selon l’identité et le statut social. En tant que mécanisme de pouvoir, plutôt que d’opprimer, il modèle, crée des moules et impose des règles. Légitimée par une juridiction, appliquée par un état-major bureaucratique, l’hégémonie ainsi réifiée annihile “les forces frictionnelles humaines”1, et produit des individus aux réactions prévisibles, très peu sensibles aux jugements de valeurs, très facilement contrôlables. Se soumettant aux impératifs supposés du triangle “division du travail-bureaucratie-production”, les individus participent au bon fonctionnement du système, sans aucun sentiment de responsabilité, indifférents aux conséquences de leurs agissements.

L’être humain est ainsi emmuré ou exclu. On s’applique à enfermer les individus entre les murs des métaphores de domination, ou de ceux du devoir, de la posture ou d’une vision du monde. Quelque temps après, l’individu se conforme aux murs. On crée de toutes pièces un “nous” homogène, et on exclut les “autres”. Ce processus d’exclusion ne vise pas une catégorie particulière. Différents “nous” apparaissent au sein même du premier “nous”. Notons que le processus de neutralisation physique des fous dans les hôpitaux psychiatriques est intimement lié à celui, dans l’armée, du conditionnement et du dressage des corps. Les stéréotypes langagiers et comportementaux produits par le militarisme déterminent les limites de la pensée et des pratiques. Déjà socialement façonné, l’individu est repensé par l’État de façon plus planifiée. Organisation on ne peut plus hiérarchiquement stratifiée, l’institution militaire est le laboratoire d’essai de la construction de la discipline sociale. Consolidées dans ce laboratoire, les stratégies politiques s’introduisent par différents canaux dans les divers mécanismes de la société. Le regard inquisiteur enjambe les murs de la caserne et, s’insinuant dans la vie civile, épie et régule. Dépossédé de sa singularité par le bais d’une orthopédie politique, l’être devient un individu codé dans le temps et l’espace, normalisé, sédentarisé, défini par un numéro de carte d’identité, puis affecté à la production.
Le militarisme oriente le mode de penser, la singularité, la personnalité, les comportements, les habitudes et la morale. La rationalité, c’est accepter ce qui est, l’habiller de logique. Et ce qui est, c’est le monde scindé en deux, la réalité duale. C’est nous et l’autre. La raison et le sentiment. L’État et la société. La nature et l’humain. La femme et l’homme. Tous sont considérés comme des entités distinctes, voire antagoniques. L’intelligence instrumentalisée est sommée de s’armer de la dureté qu’exige la logique et de se débarrasser de l’affectivité. C’est par cette intelligence masculine que le militarisme se conçoit et s’efforce de perdurer.
Dans l’armée, on ne discute jamais les directives d’un supérieur. Socialement intériorisée à travers les formes de pouvoir telles que le patriarcat, la domination de classe, le droit d’aînesse, inlassablement reproduite grâce à des mécanismes de domination, cette perception est très répandue dans la société. Est ainsi admis qu’a raison le plus fort, le riche, le rationnel, le viril, le fort, le grand, ou le compétent. L’alliage de respect et de crainte inspiré par l’autorité glace l’esprit. C’est dans les mêmes sentiments que les individus obéissent au père, au “mari”, au patron, au chef et à l’État.
Le militarisme change de forme surtout en fonction de la légitimité des convictions patriarcales et de leur force, élaborant son discours, ses valeurs ainsi que ses rituels qu’il puise dans ces mêmes croyances. Dès lors que l’autorité publique est renforcée par le pouvoir social, la domination politique se masculinise. Si l’on n’arrive pas à percevoir les liens qu’entretient le militarisme, organisé en tant que processus économique, social, culturel et politique, avec les constructions respectives de la féminité et de la masculinité, il sera difficile à comprendre pourquoi les valeurs patriarcales et militaires dominent de plus en plus la vie sociale. Comme les anthropologues féministes l’ont souvent fait remarquer, toutes les institutions politiques et sociales se caractérisent par la distinction des rôles féminins et masculins en catégories idéologiques. En dépit de certaines divergences dues aux géographies
culturelles, l’idéologie patriarcale est partout un élément inséparable de la production de la pensée militaro-nationaliste2.
Historiquement, l’armée est une institution masculine. Composant essentiel de la notion de nation, la masculinité est l’un des fondements de l’État. Au sein même de ce dernier, la réconciliation nationaliste de classes se produit sur la base de la virilité. Les valeurs militaires jouent un rôle capital dans la construction idéologique du patriarcat. La socialisation des hommes, afin d’acquérir les qualités d’un bon soldat, est tout le contraire de celle des femmes. Garant de la continuité des rôles sexués, ce processus de socialisation est incontournable pour la pérennisation du militarisme. L’unité du peuple est soudée par l’institution familiale, et la nation, défendue par l’État. Le nationalisme fait de la femme un symbole, la patrie devient femme. La notion de secret des affaires domestiques alimente le discours de la sureté nationale. La capitulation de la patrie rappelle “le rapt par d’autres hommes” de la femme. À long terme, la probabilité de militariser les rôles masculins, déjà socialement construits, est plus facile, car le militarisme occupe une place importante dans la construction de la masculinité moderne. La composition quasi masculine des armées est la conséquence de politiques délibérées. Militariser, c’est masculiniser. La masculinité et le militarisme se définissent à travers l’antagonisme qu’ils entretiennent tous deux avec la féminité. Le militarisme se fonde sur la légitimité et la supériorité des valeurs prétendument viriles. “Démolir en cognant”, “être intransigeant”, “ne pas être comme une femmelette”, “aller droit au but”, “parler sèchement”, “mettre le holà”, “l’avoir en la pénétrant” “ne pas se noyer dans des détails”, “montrer sa force”, “être réaliste”, “obéir à plus fort que soi”, “être, coûte que coûte, fidèle aux valeurs”, “être prêt à mourir ou à tuer pour l’honneur” sont les valeurs communes du patriarcat et du militarisme3. Être vaincu à la guerre équivaut à “se laisser castrer”. C’est en raison de la supériorité supposée des valeurs viriles, de leur force sociale donc, qu’on charge les hommes d’appliquer le militarisme. Ceci n’est autre qu’une politique d’alliance. Rambo, James Bond et Bruce Lee sont les exemples de l’imbrication de l’héroïsme militaire et de la vaillance masculine.
Mais quelle est cette masculinité façonnée durant le service militaire ? Brave ? Héroïque ? Puissante ? Impitoyable ? Endurante ? Responsable ? Notons que c’est avec ces rêves que les hommes commencent leur relation avec l’institution militaire. Mais à l’armée, la virilité devient agneau, et non lion. L’armée incarne l’ambition de transformer un jeune garçon en “homme”. Apprenant l’obéissance à la hiérarchie militaire, dépouillés de toute autonomie et de choix personnels, les hommes se découvrent impuissants. C’est dans cette impuissance que la masculinité sociale instaure sa propre domination, et joue “les héros impuissants” envers les femmes d’abord, mais aussi auprès de tous les différents, des enfants, des homosexuels, des handicapés.
Processus à portées multiples, le militarisme s’alimente aussi des différences paradoxales entre les femmes. Intériorisant les attitudes politiques virilisées et les rôles qu’on leur attribue, les femmes contribuent à renforcer le militarisme en se résignant aux postes subalternes du

fonctionnariat, ou en proposant leurs services sexuels. Les valeurs militaires jouent un rôle capital dans la construction idéologique du patriarcat. C’est pourquoi, questionnant les mécanismes de production de masculinité dans une perspective d’émancipation globale, la théorie féministe a profondément influencé à la fois l’analyse du militarisme et la politique antimilitariste. Le féminisme a démontré que, si l’on considère le sexisme en l’isolant des autres alliances de domination, aucun résultat satisfaisant ne peut être obtenu dans la lutte contre le patriarcat inhérent aux mécanismes de pouvoir. Cela veut dire que le féminisme dépasse largement la défense des droits des femmes. En tant que politique d’émancipation, le féminisme dénonce tous les systèmes de domination qui reposent sur le sexisme, et il affiche la volonté de s’affranchir du patriarcat institutionnalisé.
Comment donc cette influence s’est-elle répandue en Turquie ? Le discours et la politique des vagues féministes et antimilitaristes se sont-ils alimentés mutuellement ? À quoi aboutirait-on alors si l’on mène des politiques fondées sur des discours d’émancipation destinés à combattre tous les pouvoirs sociaux, à commencer par le sexisme, sans y intégrer la critique du militarisme ? Serait-ce un retour à la case départ ? Ou la liberté ?
Du mouvement des femmes au féminisme…
Comme le dit Cynthia Enloe, « le nationalisme est le produit de la mémoire masculinisée, de l’humiliation masculinisée et des espoirs masculinisés ».4 L’aspect nationaliste et militariste du processus de modernisation qu’a connu la Turquie est en lien étroit avec l’impact de la modernité européenne sur les comportements de genre, au moins en ce qui concerne les classes privilégiées. Les femmes instruites qui ont troqué la tenue traditionnelle pour des jupes courtes et les cheveux courts deviennent le symbole de la nouvelle République turque. La participation des femmes à la vie économique, sociale et politique grandit autour d’une nouvelle identité dessinée et délimitée par les hommes.5 Par une « méta-idéologie sécuritaire »6 les autorités inventent des règles qui déterminent le partage du travail entre les sexes, en assignant aux femmes et aux hommes des missions différentes. Les relations entre les femmes, les hommes, les familles et l’Etat, s’établissent au gré des nécessités nationales. Les « citoyennes modernes », qui réussissent à combiner harmonieusement les valeurs traditionnelles et leurs nouvelles responsabilités sociales, occupent en réalité des places bien définies dans l’espace tant privé que public. Présentés comme une preuve d’émancipation, les rôles qu’elles assument les posent, qu’elles le veuillent ou non, en exemples des avantages qu’il y a à bénéficier de la protection et des attentions de l’Etat, que ce soit dans la sphère sociale ou dans la sphère familiale.

Le parcours des filles adoptives de Mustafa Kemal illustre le caractère patriarcal de cette pseudo-émancipation. Afet İnan (professeure d’histoire) et Sabiha Gökçen (pilote de guerre)7 ont été élevées, par la volonté du Père sacré de la Nation, pour servir de modèles à la nouvelle génération féminine. Avant le vote, en 1934, de la loi sur les patronymes, Mustafa Kemal accolait systématiquement à son nom le titre de « Gazi » (qui signifie « vétéran – de préférence victorieux – de la guerre pour l’islam ») ; après 1934, il choisit pour lui-même le nom d’ATA-TÜRK, autrement dit le « Papa des Turcs ». Le plus haut représentant de l’Etat se veut donc le père de tous les Turcs. Explicitement patriarcal, le projet qui préside à la naissance de la nation turque l’intègre en outre à un appareil d’Etat très militarisé. Le rôle que les femmes sont appelées à y jouer a été précisément pensé et défini par Mustafa Kemal. Symbole de son projet républicain, la « femme républicaine », exaltée pour son patriotisme, promue professionnellement pour son courage et son talent, reste en réalité, dans la vie privée, totalement assujettie à la volonté de son père et mari. Un demi-siècle plus tard, le mouvement féministe des années 1980 dénoncera cette image faussement émancipée conçue pour servir les visées nationalistes d’un régime patriarcal.
L’histoire sociale du féminisme en Turquie révèle, paradoxalement, la force du patriarcat kémaliste et l’énergie qu’a exigée la déconstruction de ses poncifs. Cette histoire débute au tournant des XIXe et XXe siècles avec les premières organisations et revues pro-féministes, dont plusieurs sont créées également par des Arméniennes et des Kurdes dans le sillage des mouvements émergeant en Europe. Suite à l’instauration de la République de Turquie en 1923, quelques militantes de ce réseau décident de lancer ensemble un parti politique, le Parti progressiste des femmes qui défendra leurs intérêts tout en participant à l’élaboration du nouveau régime. Les fondateurs de la jeune République turque étant fermement opposés à toute organisation indépendante de femmes, le parti est très vite interdit et ses dirigeantes se retrouvent exclues du champ politique. Les autres sont appelées à travailler dans des organismes d’aide sociale et de bénévolat caritatif. En 1926, les femmes turques ont obtenu le droit de vote et le droit d’éligibilité en 1938. Le Parti républicain du peuple (CHP, qui à l’époque était le parti unique) envoie ses représentantes au Parlement8. Les réformes adoptées9 sont censées encourager les femmes à participer activement à la vie de la Nation, sans pour autant négliger leur rôle domestique.
En Turquie, le mouvement féministe représente une dissidence inédite pour la structure républicaine, car son projet qui va bien au-delà de la lutte pour l’égalité, remet en cause, pour la première fois, cette émancipation conçue pour servir la Nation, et avec elle tout l’ordre social construit par le social-darwinisme du kémalisme. C’est sous les traits du féminisme radical que le mouvement apparu au grand jour en Turquie dans les années quatre-vingt dénonce le caractère patriarcal et militariste du kémalisme et la récupération de la cause des femmes par le nationalisme turc. Tourner le dos au modèle emblématique qu’incarne Sabiha

Gökçen, pilote de chasse et héroïne de guerre, cela suffit en soi, comme le dit Arendt, à « déclencher un nouveau processus »: celui qui, en l’occurrence, porte sur l’élaboration d’une nouvelle identité de genre féminine. Pour citer Arendt, en logeant son monde dans le monde dominant, le féminisme trouble « la normalisation des transformations. »10
Sa deuxième nouveauté est de déconstruire le répertoire patriarcal de l’espace militant : à partir des années 1960, l’espace militant protestataire était représenté principalement par les mouvements de la gauche qui détenaient le monopole des causes sociales. Dans ces luttes massives, nouvelle interprétation de la cause des femmes en est proposée selon une vision marxiste-léniniste qui conditionne leur émancipation à la révolution de la classe ouvrière. On peut faire le parallèle avec les femmes républicaines par rapport à leur visibilité et leur activité dans l’espace public. On peut dire que les militantes de gauche, enfermées dans le moule de la “femme libre”, masculinisées, ou réduites au rôle de “soeurs”, prennent le relais des femmes républicaines. Il faut cependant souligner une différence : par rapport aux femmes républicaines, les militantes des mouvements de gauche, à cause de leur engagement pour la révolution, ont moins de temps à consacrer à leur famille, ce qui encourage une émancipation familiale fondamentale et inédite dans le contexte patriarcal de la Turquie. Mais l’examen de l’action collective des mouvements de gauche à l’épreuve d’une perspective de genre, dévoile comment les rapports sociaux de sexe contribuent à structurer les mouvements. Les discours de liberté et d’égalité masquant les hiérarchies de genre et leurs effets, les logiques patriarcales à l’oeuvre dans les mouvements de gauche sont moins visibles que dans les autres groupes politiques. Après les coups d’Etat successives (1961-1970), les mouvements de gauche se renforcent en se radicalisant, ceci jusqu’au coup d’Etat militaire de 1980.
Le troisième coup d’Etat militaire, le 12 septembre 1980, marque une rupture dans l’histoire contemporaine de la Turquie par sa brutalité, son ampleur, et la stabilité du régime qui en est découlé. Afin de réprimer des mobilisations massives dans le pays, l’armée s’empare du pouvoir et instaure un nouveau régime qui ne deviendra civil qu’en 1983. Cette période est marquée par l’usage généralisé de la torture, des emprisonnements, de la suspension des libertés de pensée et d’expression à tous les niveaux de la société. L’opposition est dispersée car tous les syndicats, associations, partis de gauche sont interdits et les militants politiques tués, emprisonnés, exilés ou condamnés à la clandestinité. Le mouvement féministe émerge durant cette période de peur et de paralysie qui gagne en stabilité avec l’institutionnalisation d’une structure politique à long terme et qui traumatise durablement une génération pour laquelle il devient impossible de concevoir un engagement politique au cours de la décennie suivante. Il dévoile le caractère patriarcal de l’ordre social construit par le jacobinisme kémaliste mais aussi la structure patriarcale des organisations dans les mouvements de gauche en mettant en évidence leur similitude. En remettant en cause les vérités idéologiques de l’Etat et des mouvements de gauche, il dépasse la contestation de la domination pour remettre en question également le savoir dominant et, par conséquent, la certitude de la « vérité. »

Durant la répression meurtrière qui ne permet à aucune opposition de s’exprimer, les premières initiatives féministes, d’une manière inattendue, sortant du cercle traditionnel, partant d’autres suppositions, parlant de rapports sociaux « inconnus », réussissent alors à activer des scènes de dissensus et déclenchent un nouveau cycle de contestation en Turquie autour des causes inédites. Dans ce nouvel espace de débats, de nouvelles approches des libertés, c’est grâce à l’émergence du mouvement féministe et à sa confrontation avec les tabous que la question de l’orientation sexuelle peut trouver sa place. « Avec les années 1980, les problèmes qu’on supposait être privés et confidentiels sont devenus publics ; la sexualité est sortie de son abri, le terrain ‘privé’ est décrit dans un langage provocateur. »11 Cette autonomisation fait naître un nouveau cycle et un registre d’action non partisan, ne visant pas directement la prise du pouvoir. L’anti-autoritarisme est « l’esprit originel » de ce cycle, comme l’appelle Isabelle Sommier pour 1968. Cet esprit permet de contester toutes les institutions scolaires, familiales, partisanes, politiques.12 Gilles Dorronsoro en définissant l’année du coup d’Etat de 1980 comme année zéro qui modifie l’habitus politique, indique aussi que celle-ci a entrainé un changement majeur dans les formes de l’action collective, notamment pour les répertoires d’action et les cadrages.13 La mise en évidence d’une multiplicité de causes dans l’espace militant contestataire permet une déconstruction d’un monopole idéologique, organisationnel et politique, est une source, un espace où les formes de domination et le terme « liberté » peuvent être redéfinis.
Des chemins qui ne se croisent pas tellement…
Les mouvements de gauche n’avaient pas une approche différente du militarisme et du sexisme. Considérant l’émancipation exclusivement dans le paradigme de lutte de pouvoir, sans cesse martyrisée par l’État, et malgré le lourd tribut qu’ils ont toujours payé au nom de la liberté, les mouvements de gauche marxiste-léniniste ont reproduit le pouvoir dans sa forme la plus hégémonique, par manque de perspective cohérente de contestation du système. Tout en combattant l’État, ils en ont reproduit les valeurs, la vision et le discours en raison des séquelles de son passé meurtri. Ils se sont englués dans des discours de martyrologie, de fidélité à la cause, de solidarité inconditionnelle. Et l’espace militant en Turquie est rapidement devenu le domaine de la légitimation du caïdat, de l’apologie de l’héroïsme militaire, du règne incontesté des chefs, de la réification des femmes, de la résurrection du nationalisme, de l’invention d’un nouveau type de délinquance, de la hiérarchie et de la violence.
L’émergence de l’antimilitarisme et du féminisme, en Turquie, correspond au lendemain des années quatre-vingts. Le mouvement antimilitariste s’est structuré, au même titre que le

féminisme, dans l’espace de questionnement succédant à la défaite du mouvement de la gauche. Accueilli davantage par les groupuscules anarchistes, il a été ignoré dans les milieux de gauche, et considéré comme une “posture de petit-bourgeois”, ou une “abdication”, jusqu’à ce que se développent des campagnes de contestation de l’armée, et se multiplient les actes d’objection de conscience. Les deux mouvements sont donc contemporains et partageant le même univers de contraintes et de pouvoir monopolistique. La répression étatique favorise leur rapprochement, leur association, et leur collaboration ainsi que plusieurs autres mouvements contestataires.
Mais depuis ce temps-là, les féministes et les antimilitaristes ont avancé comme deux fleuves différents. En dehors de quelques petits efforts, ces fleuves coulent séparément, sans s’alimenter mutuellement, ni s’effleurer.
Le mouvement féministe, quant a lui, malgré son destin partagé avec la contestation antimilitariste, n’a pas pu mettre en oeuvre, à travers un projet consensuel, une politique féministe à l’encontre du militarisme. Sans cesse inquiété, parfois désorienté par les difficultés à transformer ses acquis en un projet d’émancipation radicale, secoué par des luttes intestines de pouvoir et d’intérêts, la feuille de route du mouvement féministe se limite à la défense des droits des femmes et à la lutte contre la violence, en raison d’un manque endémique de consensus au sein même du mouvement. Certes, la dénonciation de la violence est à l’ordre du jour, mais on conteste nettement moins le pouvoir. On lutte au sujet du rôle et des droits de la femme dans la famille, mais on n’affiche aucune position claire par rapport à la famille ou au mariage. Cette situation a été l’une des raisons de l’essoufflement du mouvement, et des recommencements perpétuels. Le mouvement féministe est mené par les militantes fortement diplômées, appartenant aux classes aisées et a l’identite dominante turque qui demeure dans le mouvement depuis le génocide arménien. Les rapports sociaux où le mouvement s’inscrit influencent ses priorités.
Le désintérêt de plusieurs organisations sur la question de la guerre prouve bien que la diversité l’emporte sur les priorités. La campagne autour de la question de l’avortement (2012) en est un exemple. En juin 2012, l’armée turque, pensant viser un groupe terroriste, tue 35 enfants kurdes avec des bombes, à Uludere. En réponse aux réactions de la population dans le pays, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan parle de son intention de limiter la période de l’autorisation de l’avortement de 12 semaines à 5 semaines en disant : « vous ne voyez pas les massacres tous les jours à cause de l’avortement ? »14. Les réactions de certaines organisations féministes qui ont succédé à la mise en avant de ce discours par les médias illustrent bien le propos : au lieu de parler des enfants kurdes assassinés par l’armée kurde, ces organisations féministes lancent une campagne nationale avec un slogan principal « notre corps nous appartient » pour défendre le droit à l’avortement. Les femmes kurdes et plusieurs organisations féministes ne participent pas à cette campagne en montrant l’enjeu pour changer l’actualité. Mais plusieurs organisations féministes ont ouvert le chemin. Le massacre est devenu un thème secondaire.

Ainsi, les rapports sociaux qui caractérisent les mouvements contestataires créent des lignes de fractures entre ces mouvements et constituent des freins à l’innovation, malgré les interactions issues de leur convergence et de leur interdépendance. Cela réduit les revendications des mouvements contestataires comme le mouvement antimilitariste qui se limite à des campagnes autour des objecteurs de conscience.15 Dans la Turquie actuelle riche de débats sur le militarisme, il aurait fallu que la politique antimilitariste, incapable de s’affranchir de la question du “service militaire obligatoire”, s’inspire du féminisme.
Notons que, si l’on fait fi du sexisme, fondement de tous les rapports de pouvoir, reproduisant quotidiennement chaque forme de domination, tous les combats d’émancipation se soldent par l’échec, sans aucun espoir d’amorcer une transformation de fond. Afin de dépasser complètement les systèmes de domination articulés, on a besoin de la critique et de la politique féministes. Mené sans aucun emprunt à l’analyse féministe, qui, depuis longtemps, met en évidence les rapports de domination et leurs formes institutionnelles, dénonce la pérennisation du système de sexe social par des structures économiques et politiques, “le combat des femmes” se heurte toujours au patriarcat constamment requinqué dans l’univers des pouvoirs entrelacés. Aussi, presque dans toutes les plates-formes de réflexion, on ne manque pas d’affirmer qu’on “recommence toujours tout à zéro”.
En d’autres mots, ce constat exprime bien le besoin d’une autre politique de résistance. Impuissante face aux harcèlements du système de pouvoir, la quête d’émancipation de la femme manque de cohérence dans ses approches. Et dans ce contexte, ce ne sont pas seulement les lunettes qu’on casse, mais les mains aussi… La volonté d’émancipation et la force politique du “mouvement des femmes” se retrouvent affaiblies en raison d’une prise de position incertaine face au militarisme et, surtout, de la distance grandissante qui les sépare du féminisme. En dépit de sa force d’analyse capable de s’emparer de la violence à la racine, de ses expériences étonnantes de résistance active à l’oppression, le féminisme doit néanmoins continuer son rude combat, afin d’accéder à une volonté politique.
Au milieu des ouragans qui nous menacent, nous en ressentons vraiment le besoin.
Écrit en : 2006 (traduit du turc par Ali Terzioğlu)
Ce texte provient du livre Caloz-Tschopp M.C., Veloso Bermedo T. (dir.), Penser les métamorphoses de la politique, de la violence et de la guerre avec Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet, féministes matérialistes, Paris. L’Harmattan, 2013. Le titre et l’article a été légèrement remanié par l’auteur.
Pinar Selek, présente une thèse à l’Université de Strasbourg, intitulée : La possibilité et les effets de convergences entre différents mouvements contestataires en contexte non démocratique en Turquie (2013).

 

Pinar Selek

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1 L’expression est de Clausewitz.
2 Ayşegül Altınay, Patrie, Nation, Femmes, Istanbul, İletişim, p.226.
3 “L’idée de guerre joue un rôle central dans la justification de la supériorité masculine dans l’organisation sociale, et dans la construction de la notion de ‘fraternité’”. Collen Burke, « Les femmes et le militarisme », in Amargi, numéro 2, p.45.
4 Voir: Sylvia Walby, Kadın ve Ulus (La femme et la nation), in Vatan Millet Kadınlar, (dir) Ayşegül Altınay, İstanbul, Ed. İletişim, 2000, p:39.
5 « Le discours de la modernité concerne la famille, la sexualité, le genre et il a construit les nouvelles identités des femmes et des hommes.” (Deniz Kandiotti, Cariyeler, Bacilar, Yurttaşlar, Istanbul, Editions Metis, 2007; p:17).
6 Gilles Dorronsoro, La Turquie conteste. Mobilisations sociales et régime sécuritaire, Paris, CNRS Éditions, 2005, 23.
7 Première femme turque pilote de guerre, la fille aînée d’Atatürk, est de son vivant devenue le symbole de l’héroïsme au féminin. Elle a participé à de nombreuses opérations militaires, notamment au bombardement des rebelles kurdes à Dersim en 1938. L’un des deux aéoroports d’Istanbul porte son nom.
8 18 femmes soigneusement choisies prennent place à l’Assemblée nationale. Leur participation est supérieure à beaucoup de pays européens comme la France, l’Angleterre, la Suisse, etc.
9 Par exemple, le nouveau Code civil (1925) établit l’égalité entre les genres.
10 Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique, Paris, Seuil, 1995, p : 76.
11 Leyla Şimşek, “Türkiye’de feminist hareketin Kısa Tarihçesi” in Özgürlüğü ararken, op. cit. p:16
12 Isabelle Sommier, Les nouveaux mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2001, p:11
13 Gilles Dorronsoro, la Turquie conteste, p : 1514 « Erdoğan : Kürtaj cinayettir » (Erdoğan : L’avortement est un massacre), le quotidien Milliyet, 26 mai 2012
15 L’objection de conscience est considérée comme un crime passible de prison, pour refus d’ordres militaires