Programme PAUSE

Mais est-ce que c’est impos­sible ? Une fois que tu as été per­sé­cu­tée car tu as défen­du la liber­té de la recherche et l’autonomie de la pro­duc­tion scien­ti­fique, est-ce que c’est fini ? Quand on t’a mon­tré l’horreur, est-ce que tu ne peux plus conti­nuer ? C’est sûr, rien ne sera comme avant. Oui mais on peut quand même conti­nuer, autre­ment…

Le 30 sep­tembre, les four­mis du Pro­gramme PAUSE (le Pro­gramme natio­nal d’Aide à l’Accueil à l’Urgence des Scien­ti­fiques en Exil- https://www.college-de-france.fr/site/programme-pause/index.htm ) a orga­ni­sé une confé­rence de presse pour relan­cer la mobi­li­sa­tion en sou­tien au pro­gramme et au-delà aux liber­tés aca­dé­miques et artis­tiques. Nous étions quatre intervenant.es. Fré­dé­rique Vidal, ministre de l’en­sei­gne­ment supé­rieur, de la recherche et de l’innovation, Lau­ra Loheac, direc­trice du PAUSE, Tho­mas Romer, admi­nis­tra­teur du Col­lège de France et moi-même, en tant que cher­cheuse exi­lée. Voi­là ce que j’ai dit :

« Pour vous épar­gner un récit vic­ti­mi­sant et pour me dis­tan­cier d’une vision inté­gra­tion­niste impré­gnée de colo­nia­lisme, j’avais pen­sé d’abord rap­pe­ler que chaque pays a besoin de pas­seurs des théo­ries scien­ti­fiques. Sur­tout la France qui a de grandes dif­fi­cul­tés de tra­duc­tion. Elle a besoin de savant.es qui se sont for­més dans d’autres pays. De plus, accueillir les scien­ti­fiques qui ne sont pas sou­mis à l’autorité ne peut être qu’une richesse pour ceux et celles qui les accueillent. En com­men­çant par Ein­stein et d’autres scien­ti­fiques juifs, alle­mands ou autri­chiens exi­lés dans les années 1930 – 1940, je vou­lais par­ler des apports des exi­lés phi­lo­sophes, phy­si­ciens, socio­logues qui apportent dans leurs « valises » d’autres façons de faire, de pen­ser, d’a­na­ly­ser, de créer. Par exemple Ador­no lors de son exil aux États-Unis, de Lazars­feld… J’a­vais même pen­sé par­ler des apports des savants napo­li­tains exi­lés dans la France de 1790 ou des Juifs exi­lés en Tur­quie… La liste est très longue, même en me limi­tant aux scien­ti­fiques.

Mais je me suis ensuite deman­dé pour­quoi je cher­chais des exi­lés exem­plaires ? Cela ajoute une pres­sion. Comme les juif.ves, les arménien.nes, les homosexuel.les qui doivent sans cesse prou­ver qu’ils et elles sont meilleurs que les autres ?

Je me suis alors dit que c’é­tait plus inté­res­sant de réflé­chir à cette ques­tion :
« Com­ment par­vient-on à conti­nuer à se concen­trer, à faire de la recherche, quand on est en exil ? D’au­tant plus quand tu es pour­sui­vie ? Mena­cée sans cesse de mort ? Quand ta famille est mena­cée aus­si ? »

En exil, tu n’emportes pas que tes savoirs, mais aus­si ton trau­ma­tisme et tes sou­cis. Les séquelles des tor­tures, des menaces. Moi j’ai empor­té les images de 38 amis morts devant moi en pri­son, les séquelles de la grève de faim que j’ai pour­sui­vie pen­dant 28 jours.

Mais est-ce que c’est impos­sible ? Une fois que tu as été per­sé­cu­tée car tu as défen­du la liber­té de la recherche et l’autonomie de la pro­duc­tion scien­ti­fique, est-ce que c’est fini ? Quand on t’a mon­tré l’horreur, est-ce que tu ne peux plus conti­nuer ?

C’est sûr, rien ne sera comme avant. Oui mais on peut quand même conti­nuer, autre­ment…

Il y a plus de six mois, je fai­sais le ménage à la mai­son en écou­tant France Culture…. J’ai enten­du les cor­res­pon­dances d’é­cri­vains exi­lés alle­mands dans les années 1940. Sur­tout celles entre Zweig et les autres. Ils disaient qu’après tout ce qui s’é­tait pas­sé, l’écriture avait per­du son sens… Ils sont sui­ci­dés. Je me sou­viens… j’ai tout arrê­té, je suis res­tée, un bon moment, assise par terre… avec tout mon res­pect pour eux, j’ai pen­sé à 68, à l’émergence de nou­velles visions, de nou­veaux espoirs. J’ai répé­té comme tou­jours la fameuse phrase de Gram­sci « Il faut allier le pes­si­misme de l’intelligence et l’optimisme de la volon­té ». J’ai pris en main ma volon­té et je me suis dit « ils n’arriveront pas voler ni ton sou­rire ni tes capa­ci­tés ».

Mais com­ment faire ? Fuir ne suf­fit pas. Il y a ce mer­veilleux texte d’Alfred Schutz, L’étranger (beau comme celui de Sim­mel…) qui dit : « Lorsque l’étranger débarque dans un nou­veau monde, il faut qu’il soit accep­té ou tolé­ré par le nou­veau groupe. Le modèle cultu­rel du nou­veau groupe n’est pas un refuge mais un champ d’aventure, une situa­tion pro­blé­ma­tique dif­fi­cile à maî­tri­ser. (…) L’étranger, à cause de son état tran­si­toire, ne consi­dère pas ce modèle comme pro­tec­teur mais plu­tôt comme un laby­rinthe dans lequel il perd le sens de l’orientation ».

On peut dépas­ser ce ver­tige par la volon­té. Mais dans le silence, sans être pres­sée.

Sébas­tien Bali­bar pose la même ques­tion dans son livre sur les phy­si­ciens exi­lés… Il répond : « Il faut un comi­té d’accueil de savants autoch­tones et recon­nus. Il faut un comi­té ins­ti­tu­tion­nel ». J’apprends en le lisant que le Front Popu­laire avait créé des dis­po­si­tifs pour cela et qu’après le Front popu­laire les scien­ti­fiques exi­lées ont dû par­tir de France. Vers l’Angleterre et les États-Unis. Sur­tout après Pétain… Mais même dans ces condi­tions, il y avait la résis­tance et la soli­da­ri­té… Je me sou­viens que, quand j’étais à Stras­bourg, la Tur­quie avait deman­dé mon extra­di­tion. J’ai été très rapi­de­ment entou­rée par les col­lègues. En par­ti­cu­lier, Alain Beretz, pré­sident de l’Université de Stras­bourg à l’époque, avait tout de suite réagi en décla­rant que j’a­vais l’a­sile aca­dé­mique et que sans pas­ser par lui, per­sonne ne pou­vait me tou­cher. Je n’oublierais jamais com­bien il était fier de l’histoire de cette uni­ver­si­té. Il racon­tait com­ment, sous l’occupation, de nom­breux ensei­gnant-es cher­cheur-es de l’Université de Stras­bourg, refu­sant de se sou­mettre au fas­cisme, s’é­taient réfu­giés à l’Université de Cler­mont-Fer­rant et avaient conti­nué leurs tra­vaux là-bas.

Le pro­gramme PAUSE est la conti­nui­té de cette tra­di­tion. Mais ces res­sources sont très limi­tées pour mettre en place une véri­table soli­da­ri­té. Je salue tout-es celles et ceux qui le sou­tiennent.

Ce n’est pas parce que la France est une sau­veuse des intel­lec­tuelles et pas non plus parce qu’ils et elles vont être très très utiles au pays… mais parce que la pro­duc­tion scien­ti­fique est trans­na­tio­nale et qu’il est bon de per­pé­tuer sa tra­di­tion de résis­tance et de soli­da­ri­té. »

Paris, 30 sep­tembre 2019

Pinar Selek





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