
Arrêtée, torturée, emprisonnée puis harcelée par la justice de son pays pour avoir enquêté sur le mouvement kurde, l’écrivaine et sociologue turque reconstitue, près de trente ans plus tard, une recherche que la violence d’État a voulu anéantir. Un acte de résistance intellectuelle et politique.
En 1995, tandis que la guerre fait rage entre l’État turc et le peuple kurde, Pinar Selek, jeune sociologue, entreprend une enquête sur les origines du mouvement de résistance kurde. Une recherche menée dans un contexte de répression, au plus près des récits, des pratiques culturelles et des formes de survie collective d’un peuple dont le pouvoir tente d’effacer l’existence.
Cette enquête est brutalement interrompue. Arrêtée, Pinar Selek est torturée, jetée en prison, privée de ses notes, de ses archives, de son travail. Ses tortionnaires ne parviennent pas à lui extorquer le nom de ses interlocuteurs : ils l’accusent alors de terrorisme. Prise dans l’engrenage d’un harcèlement judiciaire kafkaïen, elle est contrainte à l’exil loin des siens et, trois décennies plus tard, la machine judiciaire turque cherche toujours à la broyer.
Son dernier livre, Lever la tête, reconstitue patiemment cette recherche que la violence d’État a tenté d’anéantir. Mais il ne s’agit ni d’un simple récit autobiographique, ni d’un ouvrage académique classique. Écrit à partir de la mémoire d’un corps meurtri, des fragments restés vivants, ce texte ressuscite une enquête empêchée en questionnant ce que la répression fait au savoir et à celles, à ceux qui le produisent.
À la croisée du témoignage, de l’étude sociologique et de l’acte politique, ce livre est un geste de résistance intellectuelle. Il affirme, contre la torture et la censure, que penser, écrire, oser réfléchir en temps de guerre restent des conduites irréductiblement subversives.
Qu’avez-vous voulu rendre possible avec ce livre, vingt-sept ans après votre arrestation à Istanbul ?
Ma décision est née d’un sentiment de responsabilité. En temps de guerre, on parle presque toujours à partir des émotions, avec des mots qui diabolisent, simplifient, ce qui rend la situation illisible. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux Kurdes, ils étaient désignés par le pouvoir turc comme des ennemis, des démons. Je ne voulais plus me plier à cette folie. J’ai voulu oser réfléchir, enquêter, poser des questions. Je voulais comprendre comment une organisation politique pouvait mobiliser aussi massivement, dans un contexte rural, une population entière — enfants, personnes âgées, femmes et hommes — jusque-là silencieuse. Le mécontentement seul ne pouvait tout expliquer. En sociologie de l’action collective, on sait qu’il faut aller voir ce qui circule en profondeur. J’ai découvert une histoire souterraine : une culture interdite, une langue niée, des récits transmis dans les coulisses en dépit d’une répression meurtrière. Ce que James Scott appelle le « texte caché ». Dans ces coulisses, il y avait une vie, une contre-histoire, portée notamment par la musique, la danse, les arts. L’action politique traduisait sur la scène publique ce qui se tramait dans les périodes de silence apparent. Et j’ai aussi compris comment l’action collective transforme celles et ceux qui y participent : l’expérience elle-même devient transformatrice et donne corps à un mouvement social. Aujourd’hui, en observant par exemple les événements en cours au Rojava, je vois que cette recherche reste valable. L’extirper de ma mémoire, la reconstituer, la publier est à la fois un acte de justice envers celles et ceux qui ont pris des risques en me confiant leurs récits, et une manière d’affirmer que la sociologie doit monter sur la scène publique pour penser la paix.
Vous parlez de ce livre comme du récit d’une « recherche empêchée », arrachée par la violence d’État. Quand un tel travail est ainsi pris pour cible, qu’est-ce qui est le plus profondément atteint : le savoir, les protagonistes qui vous ont confié leurs récits ou la chercheuse ?
Tout est atteint, parce que tout est très lié, on ne peut pas tracer de frontières ici. Je n’étais pas kurde, et pourtant ces personnes m’ont fait confiance. Je n’ai pas pu les protéger malgré toutes les précautions que j’avais prises — par exemple en détruisant systématiquement mes enregistrements après la retranscription de mes entretiens et leur anonymisation. Et j’ai résisté à la torture. Ce n’est pas ma faute, c’est celle de l’État turc, mais cela montre comment la rationalité militariste bafoue, écrase à la fois les personnes, la pensée, l’histoire, les récits, tout ce qui est vivant. Avec l’objectif d’anéantir toute forme de résistance. Cette violence ne détruit pas seulement des individus : elle vise la liberté de recherche, la liberté académique. Mon cas devait servir d’exemple. À l’époque, très peu de chercheurs et de chercheuses osaient travailler sur la question kurde. Avant moi, Ismail Besikçi, un sociologue turc de renom, connu pour être l’un des seuls intellectuels non kurdes à avoir mené des recherches critiques sur la question kurde, arrêté une première fois en 1971, a passé dix-sept ans en prison au cours de sa vie (condamné à de multiples reprises pour ses écrits, il a cumulé des peines dépassant les cent ans de prison — NDLR). Ce qui me réjouit, c’est qu’aujourd’hui, malgré la répression, des étudiantes et des étudiants viennent à mes procès avec des pancartes disant : « Nous continuons à poser des questions. » Cela signifie que, malgré tout, nous avons ouvert un chemin.
Vous écrivez que votre recherche est restée vivante, blessée, au fond de vous. Que change le fait de penser la recherche comme un organisme vivant ?
Quand ils m’ont arrêtée, ils ont voulu séparer la chercheuse de ses matériaux, et détruire les deux. La torture a produit l’inverse : j’ai tout incorporé. Littéralement. Cette recherche s’est imprimée dans mes cellules. Pendant longtemps, je n’ai pas pu en parler, comme si elle était devenue un secret inscrit dans mon corps. Le paradoxe, c’est qu’en écrivant ce livre, je suis devenue en partie mon propre objet d’étude. Ma réflexion sur cette expérience s’inscrit dans une démarche profondément féministe, qui met en cause les dualismes entre corps et esprit, sujet et objet. Comme en physique quantique, nous interagissons avec la réalité que nous observons. Oui, la recherche est un processus vivant.
Privée de vos archives, vous écrivez à partir de la mémoire. Comment travailler avec une mémoire douloureuse, fragile, lacunaire, traversée par la prison, la torture et l’exil ?
C’était la question centrale. Je me suis appuyée sur les réflexions de Germaine Tillion ou Claude Lévi-Strauss : comment revenir au matériau — dans mon cas, après une rupture violente ? J’ai d’abord tout rappelé, tout noté, tout remis sur la table. Et puis une mémoire individuelle est toujours entrelacée avec une mémoire collective : j’ai vérifié certains souvenirs avec mes interlocuteurs qui m’ont retrouvée en Europe, et en échangeant avec des personnes ayant vécu les mêmes situations. Mais il était impossible de faire une restitution classique. J’ai donc choisi le récit. Ma voix présente, mes lectures ultérieures, comme les travaux de Hamit Bozarslan, se sont frayé un chemin. L’écriture littéraire m’a permis de créer un dialogue entre celle que je suis aujourd’hui et la chercheuse de 24 ans, à laquelle je voulais rester fidèle. C’était très douloureux physiquement : écrire m’a fait revivre les blessures. Mais cette expérience m’a aussi transformée et, paradoxalement, soignée.
Vous affirmez que des « trésors cachés », des pratiques culturelles ont préparé dans le monde kurde une mobilisation politique de masse. Comment ?
Ces pratiques ont ouvert, au-delà de la transmission de la langue et des traditions, un espace de devenir et de résistance. Elles ont créé un territoire de circulation politique et culturelle qui se jouait au-delà des frontières étatiques. Les dengbêj, par exemple, les troubadours, portaient une mémoire transfrontalière de la répression, des massacres et de la résistance. Les relations sociales ont produit des structures durables, au-delà de simples réseaux. Dans les prisons après le coup d’État de 1980, l’humiliation des Kurdes était insoutenable. Mais c’est aussi là que s’est forgée une dignité collective retrouvée. La musique et la danse sont devenues des formes de transmission politique, mais aussi d’éducation et de reconstruction de soi.
Quelle place occupent la musique et la danse dans votre propre travail ?
Elles sont centrales. Depuis mon enfance, quand l’écriture métaphorique était une forme de résistance dans ma correspondance avec mon père emprisonné. J’ai retrouvé chez les Kurdes cette faculté de dire sans dire. Les danses, en apparence anodines, étaient comprises comme des gestes politiques. Cette culture a d’ailleurs profondément transformé l’ensemble des mouvements sociaux en Turquie.
Qu’ont perdu les Kurdes de Turquie dans le basculement d’un empire cosmopolite vers un État-nation monolithique ?
Cette question ne concerne pas seulement les Kurdes. Un génocide, celui des Arméniens, tient lieu de soubassement à l’État-nation monolithique qu’est la Turquie. Il y a eu aussi les massacres d’Assyro-Chaldéens, de Grecs. D’autres minorités encore sont passées sous le rouleau compresseur de l’assimilation. Cette République s’est bâtie sur des montagnes de cadavres et sur une mythologie mensongère. Au crépuscule de l’Empire ottoman, les Kurdes n’ont pas été épargnés par la répression, mais ils bénéficiaient avant sa dislocation de structures politiques propres qui leur garantissaient une certaine autonomie. La perte de cette autonomie a eu pour conséquence de renforcer l’emprise de structures tribales, auparavant assez faibles. Leur langue a fini par être criminalisée, rejetée dans la clandestinité ; l’humiliation et la violence sont devenues leur lot quotidien.
Vous évoquez le rôle central des femmes dans le mouvement kurde. Comment une telle rupture a‑t-elle été possible dans un monde sous l’emprise de la tradition, de la domination patriarcale, de certaines féodalités ?
Des figures comme celle de Leyla Zana ont été des symboles publics de cette rupture : une femme mariée très jeune, issue d’un milieu paysan pauvre, n’ayant pas fait d’études, est devenue porte-voix d’un peuple opprimé. Cela a eu une portée considérable, avec une reconfiguration de l’espace politique. L’expérience de l’action collective sur la scène publique a rendu visibles des conflits de classe et de genre jusque-là enfouis. Les femmes, en participant à la mobilisation, en assumant des responsabilités politiques à tous les niveaux, ont vécu une expérience irréversible. Cette transformation est durable. Aujourd’hui encore, dans un Moyen-Orient marqué par un véritable apartheid de genre (comme le nomme l’Iranienne Narges Mohammadi), l’expérience kurde — notamment au Rojava — reste une cible, précisément parce qu’elle incarne un élan d’émancipation des femmes.
Quelle place occupe l’expérience carcérale dans les trajectoires militantes kurdes ?
La prison a été un lieu de souffrance extrême, mais comme les prisonniers kurdes étaient incarcérés dans les mêmes centres pénitentiaires, elle est aussi devenue un carrefour de solidarité, de réflexion et d’intelligence et de création collectives. En prison, les Kurdes ont aussi côtoyé d’autres militants, des intellectuels, des journalistes. Au point que l’État a complètement reconfiguré sa politique carcérale pour conjurer ce qu’il percevait comme une menace.
Les récits kurdes ne sont pas de simples matériaux, mais des fragments de mémoire collective d’un peuple dont l’existence est niée. Comment porter cette mémoire ?
J’ai fait très attention aux silences, aux gestes — à la dimension émotionnelle. Et j’ai perçu à quel point l’action collective installait, comme pour d’autres luttes, la conviction de pouvoir faire advenir l’impossible, de reconstruire le réel. Là, c’était de l’ordre de l’éboulement.
Vous dites avoir vous-même été submergée par l’émotion en entendant l’appel d’Abdullah Öcalan au désarmement et à la dissolution du PKK. Cette possibilité de paix peut-elle survivre aux assauts en cours contre l’autonomie kurde en Syrie ?
En entendant les termes de cet appel, je me suis mise à pleurer. Et c’était comme si toute mon enquête sur les Kurdes pleurait en moi. Nous avons connu d’autres pourparlers, ils se sont tous soldés par des échecs. Mais il y avait là un chemin. Des dynamiques internationales peuvent le transformer en impasse. Les Kurdes vivent en ce moment l’un des épisodes les plus difficiles de leur histoire. Il y a pourtant trois motifs d’espoir : les solidarités transfrontalières et l’unité kurde ; les mobilisations en Europe et ailleurs dans le monde ; l’accumulation récente d’une précieuse expérience politique et diplomatique. Je me suis longuement interrogée sur l’utilité de reconstituer mon enquête dans un contexte si mouvant. Mais je pense qu’elle va contribuer à la compréhension de l’actualité. Cette recherche m’a radicalement changée. Je me sens aujourd’hui comme une passeuse éphémère, convaincue que, malgré tout, les sciences sociales sont indispensables pour comprendre, résister et imaginer la paix.
(1) Lever la tête, de PinarSelek, éditions Université Paris Cité, 180 pages, 15 euros. L’autrice présente son livre le 16 février, à 18 heures, dans le grand amphithéâtre de l’université Paris Cité, 12, rue de l’École-de-Médecine, Paris 6e.
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
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