Pinar Selek, la sociologue poursuivie avec acharnement par l’Etat turc car elle « s’intéresse à toutes les réalités que le pays ne veut pas voir »

Depuis vingt-huit ans, la socio­logue turque, aujourd’hui uni­ver­si­taire en France, est pré­ten­due com­plice d’un acci­dent maquillé en atten­tat. Elle a connu la tor­ture et la pri­son, avant de devoir s’exiler.

D’autres auraient peut-être lâché prise, tour­né la page, des­si­né de nou­veaux sen­tiers vers un ailleurs meilleur. Pas elle. Voi­là vingt-huit ans que la jus­tice turque s’acharne à pour­suivre la socio­logue Pinar Selek pour un atten­tat qui n’a jamais exis­té et pour une enquête sur le mou­ve­ment kurde remon­tant à la fin du siècle der­nier. Vingt-huit années durant les­quelles elle a été tour à tour tor­tu­rée, pas­sible de la peine de mort, puis de la pri­son à vie, avant d’être acquit­tée quatre fois et pour­sui­vie par contu­mace pour ter­ro­risme dans un cin­quième pro­cès depuis son exil en France, où elle enseigne aujourd’hui à l’université Côte d’Azur, à Nice.

A la voir sou­rire, dans ce café de Mar­seille où nous la retrou­vons, on devine sans peine, sous le ver­nis de la bonne humeur, un par­cours en forme de ligne bri­sée empreint d’une sourde déter­mi­na­tion. Pinar Selek a 54 ans ; elle fume ses ciga­rettes à la chaîne, dit dor­mir peu, moins de quatre ou cinq heures par nuit, et parle d’une voix douce et brute à la fois, de celles qui font com­prendre en fili­grane que les mots, comme les coups, peuvent faire mal : « Je vis un cau­che­mar depuis mon arres­ta­tion en 1998, une sorte de pre­mier rôle dans un mau­vais film, mais ils ne me fati­gue­ront pas. »

« Ils », ce sont tous ces cercles et nébu­leuses natio­na­listes gra­vi­tant dans les rouages de l’Etat turc, ces offi­cines judi­ciaires et forces de sécu­ri­té qui se per­pé­tuent au plus pro­fond du sys­tème, quels que soient l’époque et le gou­ver­ne­ment en place. « Le temps file, la socié­té turque change, mais, eux, ils res­tent », souffle-t-elle. Autrice d’une dou­zaine de livres, Pinar Selek n’a ces­sé d’écrire, avant et après son incar­cé­ra­tion. A tra­vers des romans, des essais et des contes, elle a déployé sa plume sur la mas­cu­li­ni­té et le ser­vice mili­taire, les mar­gi­na­li­tés comme la pros­ti­tu­tion, les per­sonnes trans­genres et les enfants des rues. En 2014, elle a sou­te­nu à l’université de Stras­bourg sa thèse sur les mou­ve­ments sociaux turcs. L’année sui­vante sor­tait un livre sur le déni du géno­cide…

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Par Nico­las Bour­cier





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