
Chaque année, le 8 mars, la journée internationale des droits des femmes est l’occasion de mettre le rôle des femmes dans la société à l’honneur et de réfléchir au moyen de promouvoir l’égalité entre les genres. Pour cela, le Collège des Sociétés Savantes Académiques de France met depuis 2022 en lumière les portraits de femmes remarquables du monde de la recherche, issues de toutes les disciplines, de tous âges et de tous niveaux de carrière, qui font la diversité et la force de la recherche actuelle. Nous espérons que leurs parcours et leurs vies encourageront les jeunes collégiennes ou lycéennes à s’engager vers des carrières académiques.
Ecrivaine, sociologue et maitresse de conférence (HDR) au Département de sociologie démographie (URMIS), Université Côte d’Azur
- Qu’est-ce qui a motivé votre choix de domaine d’études et de recherche ? Aviez-vous un modèle inspirant (parent, enseignant.e, personnage de la littérature, du cinéma…) ?
Ayant grandi dans un contexte de forte répression, animée par la question comment c’est possible, je me suis d’abord tournée vers le travail artistique pour rendre visibles les puissances de l’invisible. Puis, par le besoin de structurer ces interrogations, j’ai choisi les lentilles de la sociologie. Un choix conscient en Turquie : la sociologie était criminalisée et l’université sous contrôle.
J’avais neuf ans lors du coup d’État militaire de 1980, qui a brutalement suspendu les libertés en Turquie. Avant le putsch, notre maison était un lieu de débats, de musique et de rencontres. J’y ai grandi dans un héritage intellectuel dense malgré la précarité matérielle. Parmi ces figures, Behice Boran[1] occupait une place singulière : sa parole clair m’a marquée. Avec le coup d’Etat militaire, elle a été contrainte à l’exil. Les nouvelles étaient faites de disparitions, de tortures et de silences. C’est dans ce contexte que ma mère nous a emmenées voir Rhinocéros d’Ionesco. Ce fut un choc. La métamorphose des personnages me semblait refléter ce que j’observais autour de moi : comment des individus ordinaires s’adaptent au système, jusqu’à participer à l’horreur. Comment devient-on rhinocéros ? Quels sont les mécanismes de cette transformation ? Je me posais ces questions quand ma mère m’a raconté l’histoire de Behice Boran, qui venait de décéder en exil : « Elle était une des pionnières de la sociologie en Turquie. » J’allais découvrir plus tard qu’on la comparait parfois à une version turque de Durkheim et que ses travaux étaient enseignés dans les cours d’introduction à la discipline. Dans les années 1960, alors qu’elle dirigeait le département de sociologie de l’université d’Ankara, elle avait mené une recherche comparative entre deux villages où elle utilisait la notion de classes sociales. La seule utilisation de cette notion avait provoqué la fermeture du département après la déclaration de l’État-major : « Dans notre pays, nous n’avons pas besoin de sociologie ! ». Quand ma mère a terminé son récit, une évidence s’est imposée : « Je vais étudier la sociologie. » Tout ce qui se passait autour de moi avait tracé cette voie.
- Sur quel sujet travaillez-vous ? En quoi est-il important pour la science ? pour la société ? Quelle est votre plus grande réussite dans votre domaine ?
Le fil directeur de mes recherches est l’attention portée aux processus de territorialisation du pouvoir et aux contre-territoires. En m’intéressant aux dispositifs par lesquels le pouvoir s’exerce, se stabilise et se déploie en réseau, je cherche à saisir le caractère conflictuel de ce processus, les lignes de fuite et les résistances qu’il suscite Mes terrains constituent autant de sites d’observation de ces tensions entre territorialisation du pouvoir et action collective. Mon rapport à la recherche est issu du sentiment de l’urgence : la société ne m’est jamais apparue comme un simple objet d’étude, mais comme un champ de tensions où se rencontrent expérience, critique et désir de transformation. Depuis plus de trois décennies de recherche, j’ai toujours été interpellée par un évènement. Mon souci de l’utilité publique de la recherche continue à façonner mon positionnement dans les terrains d’enquêtes. Avant et durant mes recherches, j’interroge les conditions de la mobilité entre des mondes sociaux inégalement dotés de ressources et de reconnaissance. Cette interrogation donne chair à la responsabilité scientifique qui se traduit par l’attention à leurs conséquences potentielles sur ses participants. C’est sous cette base du respect qu’une conversation devient possible. La conversation signifie dépasser la logique d’extraction des savoirs au profit d’une co-construction des connaissances. Exigeant la rigueur, l’ouverture et une temporalité longue de l’enquête, cette méthode permet au public à se familiariser à la démarche sociologique.
Dans toutes ces démarches, je renouvelle mes sources en traversant en permanence les seuils. Ces zones transition où les contraires coulent l’un dans l’autre, sans s’annuler, me permettent de circuler entre la science, l’art et l’action. Entre chercher et devenir. Se précise alors un style sociologique qui se construit à travers le frottement, l’ouverture, les passages et à travers la traduction entre mondes séparés. Ce style, je propose de le qualifier de sociologie nomade, car elle se constitue de va et vient. Entre la recherche et chercheuse. Entre la réflexion et devenir. Entre les institutions et la vie. Entre l’analyse et la création. Le nomadisme n’est pas un état, mais un processus : celui du désapprentissage, de la déconstruction, de la reconfiguration de son rapport au monde. Je ne prétends pas à proposer un modèle ni une méthode particulière, mais je partage ma manière d’habiter la sociologie.
- Quels sont vos projets professionnels pour les prochains mois, les prochaines années ?
Dans les prochaines années, je souhaite d’abord approfondir ma réflexion et écrire sur ce style nomade. Je projette également de mener une année d’observation sur les pratiques sociales du nomadisme et sur les dispositifs qui réglementent ces mobilités, notamment à travers les Aires d’Accueil destinées aux « Gens de voyage » : Manouches, Tziganes, Gitans. En parallèle, je participerai aux débats scientifiques et publiques autour de mon livre qui vient d’être publié, « Lever la tête » qui constitue la résurrection méthodologique de ma recherche sur le mouvement kurde, celle qui a été confisquée lors de mon arrestation en 1998. Après une période de réflexion sur les retours, j’envisage de nouvelles explorations dans l’espace diasporique kurde.
Je continuerai aussi à co-coordonner l’ObsMigrAM, l’Observatoire des Migrations dans les Alpes-Maritimes, que j’ai co-créé en 2017. Cet observatoire a évolué depuis ses débuts pour devenir un espace de production et de circulation de savoirs interdisciplinaire et international, et il reste au cœur de mon engagement à la fois scientifique et sociétal.
- Dans quelles actions à caractère sociétal êtes-vous impliquée ? (diffusion des connaissances, mentorat, développement des relations science-société, promotion des femmes dans les sciences)
Mon engagement sociétal traverse plusieurs dimensions qui sont intimement liées entre elles. Depuis le début de ma carrière, la diffusion des connaissances a été au cœur de ma pratique. Je partage systématiquement mes analyses avec les personnes concernées avant même la publication, parce que je considère la restitution comme un impératif éthique. Je participe souvent aux rencontres publiques autour de mes livres, et aux pièces de théâtre, adaptations de mes ouvrages. Ce qui permet de toucher des publics qui n’auraient jamais eu accès aux textes académiques.
Le développement des relations entre la science et la société constitue un aspect central de mon engagement. Par exemple, je suis co-coordinatrice de l’ObsMigrAM, qui fédère chercheurs, jeunes chercheurs, associations et acteurs de terrain autour d’un objectif commun : construire des savoirs partagés sur les migrations dans le territoire frontalier des Alpes-Maritimes.
- Avez-vous rencontré dans votre activité des difficultés (personnelles/sociales/structurelles) dues au fait d’être une femme ? ou au contraire, cela vous a‑t-il parfois aidée ?
Oui, j’ai rencontré des difficultés spécifiques liées au fait d’être une femme sociologue travaillant sur des terrains sensibles en Turquie. Dans un contexte autoritaire marqué par une forte domination masculine, mener des recherches sur le mouvement kurde, sur la communauté trans ou sur la place de la masculinité hégémonique dans la construction de la violence politique, m’a exposée à des formes particulières de violence. Lors de mon arrestation et de ma détention, ma condition de femme a constitué un vecteur supplémentaire de vulnérabilité. Les menaces et insultes sexistes venant de l’extrême droite turque accompagnent l’ensemble de mon parcours, visant mon intégrité en tant que femme. Cette situation m’a cependant permis d’expérimenter la force venant de la solidarité, qui ne s’est jamais affaiblie. Elle a nourri ma conviction que la recherche ne se fait jamais seule, mais s’inscrit dans des réseaux de soutien et d’entraide qui constituent une ressource fondamentale face à la répression.
- Quelle est la situation au plan de l’égalité F‑H dans votre domaine ? Quelles sont vos suggestions pour que la situation puisse s’améliorer plus rapidement ?
Dans le champ de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’égalité femmes-hommes a progressé, notamment en matière d’accès aux carrières académiques. Toutefois, des inégalités structurelles persistent : sous-représentation des femmes aux postes les plus élevés, écarts de reconnaissance et de financement, surcharge de travail administratif et pédagogique, ainsi qu’une exposition accrue aux violences sexistes et sexuelles.
Il est nécessaire de renforcer les politiques de prévention et de prise en charge des violences, de reconnaître et valoriser institutionnellement le travail de care académique (encadrement, mentorat, soutien), souvent invisibilisé, d’instaurer des mécanismes de transparence dans les recrutements et promotions, et de créer des espaces de solidarité et de soutien collectif entre enseignantes, chercheuses et étudiantes.
- Quel message pouvez-vous donner aux jeunes filles pour les encourager à s’engager dans un parcours comme le vôtre ?
Aux jeunes femmes, je dirai que la recherche n’est pas seulement une carrière : c’est aussi un espace de liberté, de résistance et de solidarité. Nous n’avons qu’une seule vie, et elle mérite d’être vécue comme une poésie. Osez suivre vos questions, même lorsqu’elles vous mènent hors des chemins balisés. La routine tue, mais la recherche, l’expérience et la rencontre, malgré leurs difficultés, nous rendent vivantes. Osez suivre vos envies et vos questionnements, cherchez des alliances, cultivez la solidarité : vous vous sentirez vivantes.
[1] Behice Boran (1910 – 1987) fut une sociologue et une figure intellectuelle majeure en Turquie. Première femme turque à obtenir un doctorat en sociologie aux États-Unis, elle est connue pour ses recherches pionnières sur la structure sociale rurale de son pays, notamment dans son ouvrage Toplumsal Yapı Araştırmaları (Recherches sur la structure sociale) (1945).
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