Les luttes cloisonnées contre la pieuvre : les luttes antimilitaristes et feministes en Turquie

La nature de la quête de liber­té, ses cibles, les moyens et les outils concep­tuels qu’elle se donne, tous ces para­mètres fluc­tuent en fonc­tion de la lisi­bi­li­té de la socié­té. Dans toutes les luttes pour les liber­tés, menées depuis des siècles, on s’est tou­jours foca­li­sé sur l’abolition de telle ou telle domi­na­tion et, en dépit de cer­taines éman­ci­pa­tions, on n’a pas vrai­ment abou­ti à une réelle liber­té. Face à toutes les formes de domi­na­tion ― patriar­cat, capi­ta­lisme, anthro­po­cen­trisme, hété­ro­sexisme, natio­na­lisme ― au dis­cours uni­forme, aux valeurs et aux iden­ti­tés simi­laires, la quête de liber­té néces­site une approche cohé­rente et glo­bale, ain­si que des contre-pou­voirs adé­quats à l’enchevêtrement des pou­voirs.
L’espace des luttes sociales en Tur­quie en pré­sen­tant une plu­ra­li­té d’expériences, donne maintes occa­sions d’observer les mou­ve­ments contes­ta­taires entre inter­dé­pen­dances, ten­sions et influences réci­proques. Au sein de cette com­plexi­té, l’antimilitarisme et le fémi­nisme sont à l’ordre du jour depuis peu. En rai­son des contra­dic­tions dues à la struc­ture socio­po­li­tique de la Tur­quie, une ébauche de prise de posi­tion appa­raît dans le pays même si elle est encore bal­bu­tiante.
Évo­qué depuis moins de trente ans en Tur­quie, l’antimilitarisme est, dans le monde, un concept de ces cin­quante der­nières années. Dans cette période, se démar­quant des théo­ries socia­listes et anar­chistes du ving­tième siècle, il s’est affir­mé avec l’ambition d’incarner une reven­di­ca­tion cohé­rente de liber­té. Un autre com­bat de liber­té est le fémi­nisme qui s’est impo­sé en se dis­so­ciant des théo­ries domi­nantes. Il a tou­jours affi­ché la volon­té de déve­lop­per une poli­tique de libé­ra­tion pour les femmes et pour tous les êtres avec qui elles tissent des rela­tions. Mais com­ment cette ambi­tion s’est-elle reflé­tée dans la vie poli­tique, en Tur­quie, et autour de quels axes le mou­ve­ment fémi­nisme a‑t-il incar­né cette concep­tion de la liber­té ? Quelle a été l’influence du posi­tion­ne­ment envers le mili­ta­risme sur la réflexion et sur la poli­tique du mou­ve­ment fémi­niste ? Cet article se donne comme objec­tif de réflé­chir sur ces inter­ro­ga­tions.
Le mili­ta­risme détruit les fon­de­ments de la liber­té
La domi­na­tion est la péren­ni­sa­tion des vio­lences indi­vi­duelles au sein des rela­tions sociales qui fonc­tionne comme “une stra­té­gie”. De ce point de vue une défi­ni­tion de la domi­na­tion appa­rait : une stra­té­gie de vio­lence ins­ti­tu­tion­na­li­sée.
Béné­fi­ciant d’une situa­tion pri­vi­lé­giée, des indi­vi­dus peuvent infli­ger à autrui ce qu’ils ne vou­draient qu’on leur impose, car les êtres sont alors per­çus dif­fé­rents et hié­rar­chi­que­ment infé­rieurs. En consé­quence, le cri­tère de “ce qu’on peut infli­ger à une per­sonne” est four­ni par les convic­tions d’une autre per­sonne, en l’occurrence l’oppresseur. Ceci n’est autre que la pro­duc­tion du pou­voir. Dans un sys­tème de domi­na­tion légi­ti­mé à tra­vers le sta­tut des
domi­nés, et par des méthodes d’exclusion, de néga­tion, d’assimilation, d’aliénation, d’isolement, de pri­va­tion, de réha­bi­li­ta­tion, de mar­gi­na­li­sa­tion, de ségré­ga­tion, ou d’extermination, on ins­taure des vio­lences sociales imbri­quées, ou l’une des vio­lences en prio­ri­té, fon­dées selon le cas sur le patriar­cat, le capi­ta­lisme, l’anthropocentrisme, le mili­ta­risme, le natio­na­lisme, la racisme, l’hétérosexisme, etc.. Même si elles dif­fèrent dans l’analyse, tous les rap­ports sociaux de pou­voir s’alimentent mutuel­le­ment, s’articulent, s’imbriquent, se trans­forment et se répandent. C’est dans ces contextes com­plexes que l’individu prend forme, affirme son être, tan­tôt domi­né, tan­tôt domi­nant.
Lorsque l’on observe l’institutionnalisation poli­tique des rap­ports de domi­na­tion sociale, on finit par ren­con­trer l’État. Ce der­nier est la cen­tra­li­sa­tion ins­ti­tu­tion­na­li­sée de plu­sieurs rap­ports de domi­na­tion, et non d’une seule enti­té. Struc­tu­ré sur la fusion du pou­voir public et social, l’État est, au-delà d’une simple orga­ni­sa­tion, l’institution mar­quant de son sceau toute la struc­ture sociale. L’organisation éta­tique pour­rait s’effondrer, mais ceci ne fait pas dis­pa­raître l’État en tant qu’institution. Comme vision et enti­té ins­ti­tu­tion­nelle, l’État incarne la conti­nui­té. Si l’on se sou­vient des pro­pos de Fou­cault, où il sou­ligne que l’État n’est pas un bien que l’on pos­sède, mais que son influence s’intensifie à tra­vers des ajus­te­ments, des pla­ni­fi­ca­tions, des manoeuvres, des méthodes et des fonc­tion­ne­ments com­plexes, on voit mieux les liens que celui-ci entre­tient avec les rap­ports sociaux de pou­voir. Fou­cault évoque d’ailleurs davan­tage un réseau, de plus en plus éten­du de rela­tions dyna­miques plu­tôt que de pri­vi­lèges à défendre au sein même du pou­voir. Notons ici qu’en tant qu’alliance des pou­voirs, l’État est, à l’instar du sché­ma trans­cen­dant, un méca­nisme de conquête per­ma­nent. Il contrôle la socié­té, garan­tit le bon fonc­tion­ne­ment des rap­ports sociaux et l’anéantissement des élé­ments réfrac­taires à l’ordre social.
L’État se fonde par la guerre. Il conso­lide ins­ti­tu­tion­nel­le­ment la vic­toire et la sys­té­ma­tise. Ain­si la guerre s’étatise. Iden­ti­fié trop hâti­ve­ment à la “guerre”, mais défi­ni plus pré­ci­sé­ment comme la domi­na­tion du sys­tème mili­taire, le mili­ta­risme est une struc­tu­ra­tion où les sys­tèmes sociaux de pou­voir, et d’abord toutes les strates de l’État moderne, jouent un rôle impor­tant. C’est la sys­té­ma­ti­sa­tion de la vio­lence orga­ni­sée, son éta­ti­sa­tion incar­née par l’armée. C’est donc une pré­sence idéo­lo­gique et concrète. En tant qu’idéologie, il est aus­si une poli­tique et une orga­ni­sa­tion en adé­qua­tion avec un objec­tif visé. Comme tout pro­ces­sus influent, et grâce à ses struc­tures à la fois éco­no­miques, sociales, cultu­relles et poli­tiques, le mili­ta­risme ren­force les pra­tiques tra­di­tion­nelles de domi­na­tion en les com­bi­nant. Il trans­forme ain­si sans cesse le fais­ceau de domi­na­tions sur lequel s’appuie l’État. L’individu est construit selon l’identité et le sta­tut social. En tant que méca­nisme de pou­voir, plu­tôt que d’opprimer, il modèle, crée des moules et impose des règles. Légi­ti­mée par une juri­dic­tion, appli­quée par un état-major bureau­cra­tique, l’hégémonie ain­si réi­fiée anni­hile “les forces fric­tion­nelles humaines”1, et pro­duit des indi­vi­dus aux réac­tions pré­vi­sibles, très peu sen­sibles aux juge­ments de valeurs, très faci­le­ment contrô­lables. Se sou­met­tant aux impé­ra­tifs sup­po­sés du tri­angle “divi­sion du tra­vail-bureau­cra­tie-pro­duc­tion”, les indi­vi­dus par­ti­cipent au bon fonc­tion­ne­ment du sys­tème, sans aucun sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té, indif­fé­rents aux consé­quences de leurs agis­se­ments.

L’être humain est ain­si emmu­ré ou exclu. On s’applique à enfer­mer les indi­vi­dus entre les murs des méta­phores de domi­na­tion, ou de ceux du devoir, de la pos­ture ou d’une vision du monde. Quelque temps après, l’individu se conforme aux murs. On crée de toutes pièces un “nous” homo­gène, et on exclut les “autres”. Ce pro­ces­sus d’exclusion ne vise pas une caté­go­rie par­ti­cu­lière. Dif­fé­rents “nous” appa­raissent au sein même du pre­mier “nous”. Notons que le pro­ces­sus de neu­tra­li­sa­tion phy­sique des fous dans les hôpi­taux psy­chia­triques est inti­me­ment lié à celui, dans l’armée, du condi­tion­ne­ment et du dres­sage des corps. Les sté­réo­types lan­ga­giers et com­por­te­men­taux pro­duits par le mili­ta­risme déter­minent les limites de la pen­sée et des pra­tiques. Déjà socia­le­ment façon­né, l’individu est repen­sé par l’État de façon plus pla­ni­fiée. Orga­ni­sa­tion on ne peut plus hié­rar­chi­que­ment stra­ti­fiée, l’institution mili­taire est le labo­ra­toire d’essai de la construc­tion de la dis­ci­pline sociale. Conso­li­dées dans ce labo­ra­toire, les stra­té­gies poli­tiques s’introduisent par dif­fé­rents canaux dans les divers méca­nismes de la socié­té. Le regard inqui­si­teur enjambe les murs de la caserne et, s’insinuant dans la vie civile, épie et régule. Dépos­sé­dé de sa sin­gu­la­ri­té par le bais d’une ortho­pé­die poli­tique, l’être devient un indi­vi­du codé dans le temps et l’espace, nor­ma­li­sé, séden­ta­ri­sé, défi­ni par un numé­ro de carte d’identité, puis affec­té à la pro­duc­tion.
Le mili­ta­risme oriente le mode de pen­ser, la sin­gu­la­ri­té, la per­son­na­li­té, les com­por­te­ments, les habi­tudes et la morale. La ratio­na­li­té, c’est accep­ter ce qui est, l’habiller de logique. Et ce qui est, c’est le monde scin­dé en deux, la réa­li­té duale. C’est nous et l’autre. La rai­son et le sen­ti­ment. L’État et la socié­té. La nature et l’humain. La femme et l’homme. Tous sont consi­dé­rés comme des enti­tés dis­tinctes, voire anta­go­niques. L’intelligence ins­tru­men­ta­li­sée est som­mée de s’armer de la dure­té qu’exige la logique et de se débar­ras­ser de l’affectivité. C’est par cette intel­li­gence mas­cu­line que le mili­ta­risme se conçoit et s’efforce de per­du­rer.
Dans l’armée, on ne dis­cute jamais les direc­tives d’un supé­rieur. Socia­le­ment inté­rio­ri­sée à tra­vers les formes de pou­voir telles que le patriar­cat, la domi­na­tion de classe, le droit d’aînesse, inlas­sa­ble­ment repro­duite grâce à des méca­nismes de domi­na­tion, cette per­cep­tion est très répan­due dans la socié­té. Est ain­si admis qu’a rai­son le plus fort, le riche, le ration­nel, le viril, le fort, le grand, ou le com­pé­tent. L’alliage de res­pect et de crainte ins­pi­ré par l’autorité glace l’esprit. C’est dans les mêmes sen­ti­ments que les indi­vi­dus obéissent au père, au “mari”, au patron, au chef et à l’État.
Le mili­ta­risme change de forme sur­tout en fonc­tion de la légi­ti­mi­té des convic­tions patriar­cales et de leur force, éla­bo­rant son dis­cours, ses valeurs ain­si que ses rituels qu’il puise dans ces mêmes croyances. Dès lors que l’autorité publique est ren­for­cée par le pou­voir social, la domi­na­tion poli­tique se mas­cu­li­nise. Si l’on n’arrive pas à per­ce­voir les liens qu’entretient le mili­ta­risme, orga­ni­sé en tant que pro­ces­sus éco­no­mique, social, cultu­rel et poli­tique, avec les construc­tions res­pec­tives de la fémi­ni­té et de la mas­cu­li­ni­té, il sera dif­fi­cile à com­prendre pour­quoi les valeurs patriar­cales et mili­taires dominent de plus en plus la vie sociale. Comme les anthro­po­logues fémi­nistes l’ont sou­vent fait remar­quer, toutes les ins­ti­tu­tions poli­tiques et sociales se carac­té­risent par la dis­tinc­tion des rôles fémi­nins et mas­cu­lins en caté­go­ries idéo­lo­giques. En dépit de cer­taines diver­gences dues aux géo­gra­phies
cultu­relles, l’idéologie patriar­cale est par­tout un élé­ment insé­pa­rable de la pro­duc­tion de la pen­sée mili­ta­ro-natio­na­lis­te2.
His­to­ri­que­ment, l’armée est une ins­ti­tu­tion mas­cu­line. Com­po­sant essen­tiel de la notion de nation, la mas­cu­li­ni­té est l’un des fon­de­ments de l’État. Au sein même de ce der­nier, la récon­ci­lia­tion natio­na­liste de classes se pro­duit sur la base de la viri­li­té. Les valeurs mili­taires jouent un rôle capi­tal dans la construc­tion idéo­lo­gique du patriar­cat. La socia­li­sa­tion des hommes, afin d’acquérir les qua­li­tés d’un bon sol­dat, est tout le contraire de celle des femmes. Garant de la conti­nui­té des rôles sexués, ce pro­ces­sus de socia­li­sa­tion est incon­tour­nable pour la péren­ni­sa­tion du mili­ta­risme. L’unité du peuple est sou­dée par l’institution fami­liale, et la nation, défen­due par l’État. Le natio­na­lisme fait de la femme un sym­bole, la patrie devient femme. La notion de secret des affaires domes­tiques ali­mente le dis­cours de la sureté natio­nale. La capi­tu­la­tion de la patrie rap­pelle “le rapt par d’autres hommes” de la femme. À long terme, la pro­ba­bi­li­té de mili­ta­ri­ser les rôles mas­cu­lins, déjà socia­le­ment construits, est plus facile, car le mili­ta­risme occupe une place impor­tante dans la construc­tion de la mas­cu­li­ni­té moderne. La com­po­si­tion qua­si mas­cu­line des armées est la consé­quence de poli­tiques déli­bé­rées. Mili­ta­ri­ser, c’est mas­cu­li­ni­ser. La mas­cu­li­ni­té et le mili­ta­risme se défi­nissent à tra­vers l’antagonisme qu’ils entre­tiennent tous deux avec la fémi­ni­té. Le mili­ta­risme se fonde sur la légi­ti­mi­té et la supé­rio­ri­té des valeurs pré­ten­du­ment viriles. “Démo­lir en cognant”, “être intran­si­geant”, “ne pas être comme une fem­me­lette”, “aller droit au but”, “par­ler sèche­ment”, “mettre le holà”, “l’avoir en la péné­trant” “ne pas se noyer dans des détails”, “mon­trer sa force”, “être réa­liste”, “obéir à plus fort que soi”, “être, coûte que coûte, fidèle aux valeurs”, “être prêt à mou­rir ou à tuer pour l’honneur” sont les valeurs com­munes du patriar­cat et du militarisme3. Être vain­cu à la guerre équi­vaut à “se lais­ser cas­trer”. C’est en rai­son de la supé­rio­ri­té sup­po­sée des valeurs viriles, de leur force sociale donc, qu’on charge les hommes d’appliquer le mili­ta­risme. Ceci n’est autre qu’une poli­tique d’alliance. Ram­bo, James Bond et Bruce Lee sont les exemples de l’imbrication de l’héroïsme mili­taire et de la vaillance mas­cu­line.
Mais quelle est cette mas­cu­li­ni­té façon­née durant le ser­vice mili­taire ? Brave ? Héroïque ? Puis­sante ? Impi­toyable ? Endu­rante ? Res­pon­sable ? Notons que c’est avec ces rêves que les hommes com­mencent leur rela­tion avec l’institution mili­taire. Mais à l’armée, la viri­li­té devient agneau, et non lion. L’armée incarne l’ambition de trans­for­mer un jeune gar­çon en “homme”. Appre­nant l’obéissance à la hié­rar­chie mili­taire, dépouillés de toute auto­no­mie et de choix per­son­nels, les hommes se découvrent impuis­sants. C’est dans cette impuis­sance que la mas­cu­li­ni­té sociale ins­taure sa propre domi­na­tion, et joue “les héros impuis­sants” envers les femmes d’abord, mais aus­si auprès de tous les dif­fé­rents, des enfants, des homo­sexuels, des han­di­ca­pés.
Pro­ces­sus à por­tées mul­tiples, le mili­ta­risme s’alimente aus­si des dif­fé­rences para­doxales entre les femmes. Inté­rio­ri­sant les atti­tudes poli­tiques viri­li­sées et les rôles qu’on leur attri­bue, les femmes contri­buent à ren­for­cer le mili­ta­risme en se rési­gnant aux postes subal­ternes du

fonc­tion­na­riat, ou en pro­po­sant leurs ser­vices sexuels. Les valeurs mili­taires jouent un rôle capi­tal dans la construc­tion idéo­lo­gique du patriar­cat. C’est pour­quoi, ques­tion­nant les méca­nismes de pro­duc­tion de mas­cu­li­ni­té dans une pers­pec­tive d’émancipation glo­bale, la théo­rie fémi­niste a pro­fon­dé­ment influen­cé à la fois l’analyse du mili­ta­risme et la poli­tique anti­mi­li­ta­riste. Le fémi­nisme a démon­tré que, si l’on consi­dère le sexisme en l’isolant des autres alliances de domi­na­tion, aucun résul­tat satis­fai­sant ne peut être obte­nu dans la lutte contre le patriar­cat inhé­rent aux méca­nismes de pou­voir. Cela veut dire que le fémi­nisme dépasse lar­ge­ment la défense des droits des femmes. En tant que poli­tique d’émancipation, le fémi­nisme dénonce tous les sys­tèmes de domi­na­tion qui reposent sur le sexisme, et il affiche la volon­té de s’affranchir du patriar­cat ins­ti­tu­tion­na­li­sé.
Com­ment donc cette influence s’est-elle répan­due en Tur­quie ? Le dis­cours et la poli­tique des vagues fémi­nistes et anti­mi­li­ta­ristes se sont-ils ali­men­tés mutuel­le­ment ? À quoi abou­ti­rait-on alors si l’on mène des poli­tiques fon­dées sur des dis­cours d’émancipation des­ti­nés à com­battre tous les pou­voirs sociaux, à com­men­cer par le sexisme, sans y inté­grer la cri­tique du mili­ta­risme ? Serait-ce un retour à la case départ ? Ou la liber­té ?
Du mou­ve­ment des femmes au fémi­nisme…
Comme le dit Cyn­thia Enloe, « le natio­na­lisme est le pro­duit de la mémoire mas­cu­li­ni­sée, de l’humiliation mas­cu­li­ni­sée et des espoirs mas­cu­li­ni­sés ».4 L’aspect natio­na­liste et mili­ta­riste du pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion qu’a connu la Tur­quie est en lien étroit avec l’im­pact de la moder­ni­té euro­péenne sur les com­por­te­ments de genre, au moins en ce qui concerne les classes pri­vi­lé­giées. Les femmes ins­truites qui ont tro­qué la tenue tra­di­tion­nelle pour des jupes courtes et les che­veux courts deviennent le sym­bole de la nou­velle Répu­blique turque. La par­ti­ci­pa­tion des femmes à la vie éco­no­mique, sociale et poli­tique gran­dit autour d’une nou­velle iden­ti­té des­si­née et déli­mi­tée par les hommes.5 Par une « méta-idéo­lo­gie sécu­ri­taire »6 les auto­ri­tés inventent des règles qui déter­minent le par­tage du tra­vail entre les sexes, en assi­gnant aux femmes et aux hommes des mis­sions dif­fé­rentes. Les rela­tions entre les femmes, les hommes, les familles et l’Etat, s’établissent au gré des néces­si­tés natio­nales. Les « citoyennes modernes », qui réus­sissent à com­bi­ner har­mo­nieu­se­ment les valeurs tra­di­tion­nelles et leurs nou­velles res­pon­sa­bi­li­tés sociales, occupent en réa­li­té des places bien défi­nies dans l’es­pace tant pri­vé que public. Pré­sen­tés comme une preuve d’émancipation, les rôles qu’elles assument les posent, qu’elles le veuillent ou non, en exemples des avan­tages qu’il y a à béné­fi­cier de la pro­tec­tion et des atten­tions de l’Etat, que ce soit dans la sphère sociale ou dans la sphère fami­liale.

Le par­cours des filles adop­tives de Mus­ta­fa Kemal illustre le carac­tère patriar­cal de cette pseu­do-éman­ci­pa­tion. Afet İnan (pro­fes­seure d’histoire) et Sabi­ha Gök­çen (pilote de guerre)7 ont été éle­vées, par la volon­té du Père sacré de la Nation, pour ser­vir de modèles à la nou­velle géné­ra­tion fémi­nine. Avant le vote, en 1934, de la loi sur les patro­nymes, Mus­ta­fa Kemal acco­lait sys­té­ma­ti­que­ment à son nom le titre de « Gazi » (qui signi­fie « vété­ran — de pré­fé­rence vic­to­rieux — de la guerre pour l’islam ») ; après 1934, il choi­sit pour lui-même le nom d’ATA-TÜRK, autre­ment dit le « Papa des Turcs ». Le plus haut repré­sen­tant de l’Etat se veut donc le père de tous les Turcs. Expli­ci­te­ment patriar­cal, le pro­jet qui pré­side à la nais­sance de la nation turque l’in­tègre en outre à un appa­reil d’E­tat très mili­ta­ri­sé. Le rôle que les femmes sont appe­lées à y jouer a été pré­ci­sé­ment pen­sé et défi­ni par Mus­ta­fa Kemal. Sym­bole de son pro­jet répu­bli­cain, la « femme répu­bli­caine », exal­tée pour son patrio­tisme, pro­mue pro­fes­sion­nel­le­ment pour son cou­rage et son talent, reste en réa­li­té, dans la vie pri­vée, tota­le­ment assu­jet­tie à la volon­té de son père et mari. Un demi-siècle plus tard, le mou­ve­ment fémi­niste des années 1980 dénon­ce­ra cette image faus­se­ment éman­ci­pée conçue pour ser­vir les visées natio­na­listes d’un régime patriar­cal.
L’histoire sociale du fémi­nisme en Tur­quie révèle, para­doxa­le­ment, la force du patriar­cat kéma­liste et l’éner­gie qu’a exi­gée la décons­truc­tion de ses pon­cifs. Cette his­toire débute au tour­nant des XIXe et XXe siècles avec les pre­mières orga­ni­sa­tions et revues pro-fémi­nistes, dont plu­sieurs sont créées éga­le­ment par des Armé­niennes et des Kurdes dans le sillage des mou­ve­ments émer­geant en Europe. Suite à l’ins­tau­ra­tion de la Répu­blique de Tur­quie en 1923, quelques mili­tantes de ce réseau décident de lan­cer ensemble un par­ti poli­tique, le Par­ti pro­gres­siste des femmes qui défen­dra leurs inté­rêts tout en par­ti­ci­pant à l’é­la­bo­ra­tion du nou­veau régime. Les fon­da­teurs de la jeune Répu­blique turque étant fer­me­ment oppo­sés à toute orga­ni­sa­tion indé­pen­dante de femmes, le par­ti est très vite inter­dit et ses diri­geantes se retrouvent exclues du champ poli­tique. Les autres sont appe­lées à tra­vailler dans des orga­nismes d’aide sociale et de béné­vo­lat cari­ta­tif. En 1926, les femmes turques ont obte­nu le droit de vote et le droit d’éligibilité en 1938. Le Par­ti répu­bli­cain du peuple (CHP, qui à l’é­poque était le par­ti unique) envoie ses repré­sen­tantes au Parlement8. Les réformes adoptées9 sont cen­sées encou­ra­ger les femmes à par­ti­ci­per acti­ve­ment à la vie de la Nation, sans pour autant négli­ger leur rôle domes­tique.
En Tur­quie, le mou­ve­ment fémi­niste repré­sente une dis­si­dence inédite pour la struc­ture répu­bli­caine, car son pro­jet qui va bien au-delà de la lutte pour l’égalité, remet en cause, pour la pre­mière fois, cette éman­ci­pa­tion conçue pour ser­vir la Nation, et avec elle tout l’ordre social construit par le social-dar­wi­nisme du kéma­lisme. C’est sous les traits du fémi­nisme radi­cal que le mou­ve­ment appa­ru au grand jour en Tur­quie dans les années quatre-vingt dénonce le carac­tère patriar­cal et mili­ta­riste du kéma­lisme et la récu­pé­ra­tion de la cause des femmes par le natio­na­lisme turc. Tour­ner le dos au modèle emblé­ma­tique qu’in­carne Sabi­ha

Gök­çen, pilote de chasse et héroïne de guerre, cela suf­fit en soi, comme le dit Arendt, à « déclen­cher un nou­veau pro­ces­sus » : celui qui, en l’oc­cur­rence, porte sur l’é­la­bo­ra­tion d’une nou­velle iden­ti­té de genre fémi­nine. Pour citer Arendt, en logeant son monde dans le monde domi­nant, le fémi­nisme trouble « la nor­ma­li­sa­tion des trans­for­ma­tions. »10
Sa deuxième nou­veau­té est de décons­truire le réper­toire patriar­cal de l’espace mili­tant : à par­tir des années 1960, l’espace mili­tant pro­tes­ta­taire était repré­sen­té prin­ci­pa­le­ment par les mou­ve­ments de la gauche qui déte­naient le mono­pole des causes sociales. Dans ces luttes mas­sives, nou­velle inter­pré­ta­tion de la cause des femmes en est pro­po­sée selon une vision mar­xiste-léni­niste qui condi­tionne leur éman­ci­pa­tion à la révo­lu­tion de la classe ouvrière. On peut faire le paral­lèle avec les femmes répu­bli­caines par rap­port à leur visi­bi­li­té et leur acti­vi­té dans l’espace public. On peut dire que les mili­tantes de gauche, enfer­mées dans le moule de la “femme libre”, mas­cu­li­ni­sées, ou réduites au rôle de “soeurs”, prennent le relais des femmes répu­bli­caines. Il faut cepen­dant sou­li­gner une dif­fé­rence : par rap­port aux femmes répu­bli­caines, les mili­tantes des mou­ve­ments de gauche, à cause de leur enga­ge­ment pour la révo­lu­tion, ont moins de temps à consa­crer à leur famille, ce qui encou­rage une éman­ci­pa­tion fami­liale fon­da­men­tale et inédite dans le contexte patriar­cal de la Tur­quie. Mais l’examen de l’action col­lec­tive des mou­ve­ments de gauche à l’épreuve d’une pers­pec­tive de genre, dévoile com­ment les rap­ports sociaux de sexe contri­buent à struc­tu­rer les mou­ve­ments. Les dis­cours de liber­té et d’égalité mas­quant les hié­rar­chies de genre et leurs effets, les logiques patriar­cales à l’oeuvre dans les mou­ve­ments de gauche sont moins visibles que dans les autres groupes poli­tiques. Après les coups d’Etat suc­ces­sives (1961 – 1970), les mou­ve­ments de gauche se ren­forcent en se radi­ca­li­sant, ceci jusqu’au coup d’Etat mili­taire de 1980.
Le troi­sième coup d’Etat mili­taire, le 12 sep­tembre 1980, marque une rup­ture dans l’histoire contem­po­raine de la Tur­quie par sa bru­ta­li­té, son ampleur, et la sta­bi­li­té du régime qui en est décou­lé. Afin de répri­mer des mobi­li­sa­tions mas­sives dans le pays, l’armée s’empare du pou­voir et ins­taure un nou­veau régime qui ne devien­dra civil qu’en 1983. Cette période est mar­quée par l’u­sage géné­ra­li­sé de la tor­ture, des empri­son­ne­ments, de la sus­pen­sion des liber­tés de pen­sée et d’expression à tous les niveaux de la socié­té. L’opposition est dis­per­sée car tous les syn­di­cats, asso­cia­tions, par­tis de gauche sont inter­dits et les mili­tants poli­tiques tués, empri­son­nés, exi­lés ou condam­nés à la clan­des­ti­ni­té. Le mou­ve­ment fémi­niste émerge durant cette période de peur et de para­ly­sie qui gagne en sta­bi­li­té avec l’institutionnalisation d’une struc­ture poli­tique à long terme et qui trau­ma­tise dura­ble­ment une géné­ra­tion pour laquelle il devient impos­sible de conce­voir un enga­ge­ment poli­tique au cours de la décen­nie sui­vante. Il dévoile le carac­tère patriar­cal de l’ordre social construit par le jaco­bi­nisme kéma­liste mais aus­si la struc­ture patriar­cale des orga­ni­sa­tions dans les mou­ve­ments de gauche en met­tant en évi­dence leur simi­li­tude. En remet­tant en cause les véri­tés idéo­lo­giques de l’Etat et des mou­ve­ments de gauche, il dépasse la contes­ta­tion de la domi­na­tion pour remettre en ques­tion éga­le­ment le savoir domi­nant et, par consé­quent, la cer­ti­tude de la « véri­té. »

Durant la répres­sion meur­trière qui ne per­met à aucune oppo­si­tion de s’exprimer, les pre­mières ini­tia­tives fémi­nistes, d’une manière inat­ten­due, sor­tant du cercle tra­di­tion­nel, par­tant d’autres sup­po­si­tions, par­lant de rap­ports sociaux « incon­nus », réus­sissent alors à acti­ver des scènes de dis­sen­sus et déclenchent un nou­veau cycle de contes­ta­tion en Tur­quie autour des causes inédites. Dans ce nou­vel espace de débats, de nou­velles approches des liber­tés, c’est grâce à l’émergence du mou­ve­ment fémi­niste et à sa confron­ta­tion avec les tabous que la ques­tion de l’orientation sexuelle peut trou­ver sa place. « Avec les années 1980, les pro­blèmes qu’on sup­po­sait être pri­vés et confi­den­tiels sont deve­nus publics ; la sexua­li­té est sor­tie de son abri, le ter­rain ‘pri­vé’ est décrit dans un lan­gage pro­vo­ca­teur. »11 Cette auto­no­mi­sa­tion fait naître un nou­veau cycle et un registre d’action non par­ti­san, ne visant pas direc­te­ment la prise du pou­voir. L’anti-autoritarisme est « l’esprit ori­gi­nel » de ce cycle, comme l’appelle Isa­belle Som­mier pour 1968. Cet esprit per­met de contes­ter toutes les ins­ti­tu­tions sco­laires, fami­liales, par­ti­sanes, politiques.12 Gilles Dor­ron­so­ro en défi­nis­sant l’année du coup d’Etat de 1980 comme année zéro qui modi­fie l’habitus poli­tique, indique aus­si que celle-ci a entrai­né un chan­ge­ment majeur dans les formes de l’action col­lec­tive, notam­ment pour les réper­toires d’action et les cadrages.13 La mise en évi­dence d’une mul­ti­pli­ci­té de causes dans l’espace mili­tant contes­ta­taire per­met une décons­truc­tion d’un mono­pole idéo­lo­gique, orga­ni­sa­tion­nel et poli­tique, est une source, un espace où les formes de domi­na­tion et le terme « liber­té » peuvent être redé­fi­nis.
Des che­mins qui ne se croisent pas tel­le­ment…
Les mou­ve­ments de gauche n’avaient pas une approche dif­fé­rente du mili­ta­risme et du sexisme. Consi­dé­rant l’émancipation exclu­si­ve­ment dans le para­digme de lutte de pou­voir, sans cesse mar­ty­ri­sée par l’État, et mal­gré le lourd tri­but qu’ils ont tou­jours payé au nom de la liber­té, les mou­ve­ments de gauche mar­xiste-léni­niste ont repro­duit le pou­voir dans sa forme la plus hégé­mo­nique, par manque de pers­pec­tive cohé­rente de contes­ta­tion du sys­tème. Tout en com­bat­tant l’État, ils en ont repro­duit les valeurs, la vision et le dis­cours en rai­son des séquelles de son pas­sé meur­tri. Ils se sont englués dans des dis­cours de mar­ty­ro­lo­gie, de fidé­li­té à la cause, de soli­da­ri­té incon­di­tion­nelle. Et l’espace mili­tant en Tur­quie est rapi­de­ment deve­nu le domaine de la légi­ti­ma­tion du caï­dat, de l’apologie de l’héroïsme mili­taire, du règne incon­tes­té des chefs, de la réi­fi­ca­tion des femmes, de la résur­rec­tion du natio­na­lisme, de l’invention d’un nou­veau type de délin­quance, de la hié­rar­chie et de la vio­lence.
L’émergence de l’antimilitarisme et du fémi­nisme, en Tur­quie, cor­res­pond au len­de­main des années quatre-vingts. Le mou­ve­ment anti­mi­li­ta­riste s’est struc­tu­ré, au même titre que le

fémi­nisme, dans l’espace de ques­tion­ne­ment suc­cé­dant à la défaite du mou­ve­ment de la gauche. Accueilli davan­tage par les grou­pus­cules anar­chistes, il a été igno­ré dans les milieux de gauche, et consi­dé­ré comme une “pos­ture de petit-bour­geois”, ou une “abdi­ca­tion”, jusqu’à ce que se déve­loppent des cam­pagnes de contes­ta­tion de l’armée, et se mul­ti­plient les actes d’objection de conscience. Les deux mou­ve­ments sont donc contem­po­rains et par­ta­geant le même uni­vers de contraintes et de pou­voir mono­po­lis­tique. La répres­sion éta­tique favo­rise leur rap­pro­che­ment, leur asso­cia­tion, et leur col­la­bo­ra­tion ain­si que plu­sieurs autres mou­ve­ments contes­ta­taires.
Mais depuis ce temps-là, les fémi­nistes et les anti­mi­li­ta­ristes ont avan­cé comme deux fleuves dif­fé­rents. En dehors de quelques petits efforts, ces fleuves coulent sépa­ré­ment, sans s’alimenter mutuel­le­ment, ni s’effleurer.
Le mou­ve­ment fémi­niste, quant a lui, mal­gré son des­tin par­ta­gé avec la contes­ta­tion anti­mi­li­ta­riste, n’a pas pu mettre en oeuvre, à tra­vers un pro­jet consen­suel, une poli­tique fémi­niste à l’encontre du mili­ta­risme. Sans cesse inquié­té, par­fois déso­rien­té par les dif­fi­cul­tés à trans­for­mer ses acquis en un pro­jet d’émancipation radi­cale, secoué par des luttes intes­tines de pou­voir et d’intérêts, la feuille de route du mou­ve­ment fémi­niste se limite à la défense des droits des femmes et à la lutte contre la vio­lence, en rai­son d’un manque endé­mique de consen­sus au sein même du mou­ve­ment. Certes, la dénon­cia­tion de la vio­lence est à l’ordre du jour, mais on conteste net­te­ment moins le pou­voir. On lutte au sujet du rôle et des droits de la femme dans la famille, mais on n’affiche aucune posi­tion claire par rap­port à la famille ou au mariage. Cette situa­tion a été l’une des rai­sons de l’essoufflement du mou­ve­ment, et des recom­men­ce­ments per­pé­tuels. Le mou­ve­ment fémi­niste est mené par les mili­tantes for­te­ment diplô­mées, appar­te­nant aux classes aisées et a l’identite domi­nante turque qui demeure dans le mou­ve­ment depuis le géno­cide armé­nien. Les rap­ports sociaux où le mou­ve­ment s’inscrit influencent ses prio­ri­tés.
Le dés­in­té­rêt de plu­sieurs orga­ni­sa­tions sur la ques­tion de la guerre prouve bien que la diver­si­té l’emporte sur les prio­ri­tés. La cam­pagne autour de la ques­tion de l’avortement (2012) en est un exemple. En juin 2012, l’armée turque, pen­sant viser un groupe ter­ro­riste, tue 35 enfants kurdes avec des bombes, à Ulu­dere. En réponse aux réac­tions de la popu­la­tion dans le pays, le pre­mier ministre Recep Tayyip Erdoğan parle de son inten­tion de limi­ter la période de l’autorisation de l’avortement de 12 semaines à 5 semaines en disant : « vous ne voyez pas les mas­sacres tous les jours à cause de l’avortement ? »14. Les réac­tions de cer­taines orga­ni­sa­tions fémi­nistes qui ont suc­cé­dé à la mise en avant de ce dis­cours par les médias illus­trent bien le pro­pos : au lieu de par­ler des enfants kurdes assas­si­nés par l’armée kurde, ces orga­ni­sa­tions fémi­nistes lancent une cam­pagne natio­nale avec un slo­gan prin­ci­pal « notre corps nous appar­tient » pour défendre le droit à l’avortement. Les femmes kurdes et plu­sieurs orga­ni­sa­tions fémi­nistes ne par­ti­cipent pas à cette cam­pagne en mon­trant l’enjeu pour chan­ger l’actualité. Mais plu­sieurs orga­ni­sa­tions fémi­nistes ont ouvert le che­min. Le mas­sacre est deve­nu un thème secon­daire.

Ain­si, les rap­ports sociaux qui carac­té­risent les mou­ve­ments contes­ta­taires créent des lignes de frac­tures entre ces mou­ve­ments et consti­tuent des freins à l’innovation, mal­gré les inter­ac­tions issues de leur conver­gence et de leur inter­dé­pen­dance. Cela réduit les reven­di­ca­tions des mou­ve­ments contes­ta­taires comme le mou­ve­ment anti­mi­li­ta­riste qui se limite à des cam­pagnes autour des objec­teurs de conscience.15 Dans la Tur­quie actuelle riche de débats sur le mili­ta­risme, il aurait fal­lu que la poli­tique anti­mi­li­ta­riste, inca­pable de s’affranchir de la ques­tion du “ser­vice mili­taire obli­ga­toire”, s’inspire du fémi­nisme.
Notons que, si l’on fait fi du sexisme, fon­de­ment de tous les rap­ports de pou­voir, repro­dui­sant quo­ti­dien­ne­ment chaque forme de domi­na­tion, tous les com­bats d’émancipation se soldent par l’échec, sans aucun espoir d’amorcer une trans­for­ma­tion de fond. Afin de dépas­ser com­plè­te­ment les sys­tèmes de domi­na­tion arti­cu­lés, on a besoin de la cri­tique et de la poli­tique fémi­nistes. Mené sans aucun emprunt à l’analyse fémi­niste, qui, depuis long­temps, met en évi­dence les rap­ports de domi­na­tion et leurs formes ins­ti­tu­tion­nelles, dénonce la péren­ni­sa­tion du sys­tème de sexe social par des struc­tures éco­no­miques et poli­tiques, “le com­bat des femmes” se heurte tou­jours au patriar­cat constam­ment requin­qué dans l’univers des pou­voirs entre­la­cés. Aus­si, presque dans toutes les plates-formes de réflexion, on ne manque pas d’affirmer qu’on “recom­mence tou­jours tout à zéro”.
En d’autres mots, ce constat exprime bien le besoin d’une autre poli­tique de résis­tance. Impuis­sante face aux har­cè­le­ments du sys­tème de pou­voir, la quête d’émancipation de la femme manque de cohé­rence dans ses approches. Et dans ce contexte, ce ne sont pas seule­ment les lunettes qu’on casse, mais les mains aus­si… La volon­té d’émancipation et la force poli­tique du “mou­ve­ment des femmes” se retrouvent affai­blies en rai­son d’une prise de posi­tion incer­taine face au mili­ta­risme et, sur­tout, de la dis­tance gran­dis­sante qui les sépare du fémi­nisme. En dépit de sa force d’analyse capable de s’emparer de la vio­lence à la racine, de ses expé­riences éton­nantes de résis­tance active à l’oppression, le fémi­nisme doit néan­moins conti­nuer son rude com­bat, afin d’accéder à une volon­té poli­tique.
Au milieu des oura­gans qui nous menacent, nous en res­sen­tons vrai­ment le besoin.
Écrit en : 2006 (tra­duit du turc par Ali Ter­zioğ­lu)
Ce texte pro­vient du livre Caloz-Tschopp M.C., Velo­so Ber­me­do T. (dir.), Pen­ser les méta­mor­phoses de la poli­tique, de la vio­lence et de la guerre avec Colette Guillau­min, Nicole-Claude Mathieu, Pao­la Tabet, fémi­nistes maté­ria­listes, Paris. L’Harmattan, 2013. Le titre et l’article a été légè­re­ment rema­nié par l’auteur.
Pinar Selek, pré­sente une thèse à l’Université de Stras­bourg, inti­tu­lée : La pos­si­bi­li­té et les effets de conver­gences entre dif­fé­rents mou­ve­ments contes­ta­taires en contexte non démo­cra­tique en Tur­quie (2013).

 

Pinar Selek

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1 L’expression est de Clau­se­witz.
2 Ayşegül Altı­nay, Patrie, Nation, Femmes, Istan­bul, İlet­işim, p.226.
3 “L’idée de guerre joue un rôle cen­tral dans la jus­ti­fi­ca­tion de la supé­rio­ri­té mas­cu­line dans l’organisation sociale, et dans la construc­tion de la notion de ‘fra­ter­ni­té’”. Col­len Burke, « Les femmes et le mili­ta­risme », in Amar­gi, numé­ro 2, p.45.
4 Voir : Syl­via Wal­by, Kadın ve Ulus (La femme et la nation), in Vatan Millet Kadın­lar, (dir) Ayşegül Altı­nay, İst­anb­ul, Ed. İlet­işim, 2000, p:39.
5 « Le dis­cours de la moder­ni­té concerne la famille, la sexua­li­té, le genre et il a construit les nou­velles iden­ti­tés des femmes et des hommes.” (Deniz Kan­diot­ti, Cariye­ler, Baci­lar, Yurt­taş­lar, Istan­bul, Edi­tions Metis, 2007 ; p:17).
6 Gilles Dor­ron­so­ro, La Tur­quie conteste. Mobi­li­sa­tions sociales et régime sécu­ri­taire, Paris, CNRS Édi­tions, 2005, 23.
7 Pre­mière femme turque pilote de guerre, la fille aînée d’Atatürk, est de son vivant deve­nue le sym­bole de l’hé­roïsme au fémi­nin. Elle a par­ti­ci­pé à de nom­breuses opé­ra­tions mili­taires, notam­ment au bom­bar­de­ment des rebelles kurdes à Der­sim en 1938. L’un des deux aéo­ro­ports d’Istanbul porte son nom.
8 18 femmes soi­gneu­se­ment choi­sies prennent place à l’Assemblée natio­nale. Leur par­ti­ci­pa­tion est supé­rieure à beau­coup de pays euro­péens comme la France, l’Angleterre, la Suisse, etc.
9 Par exemple, le nou­veau Code civil (1925) éta­blit l’égalité entre les genres.
10 Han­nah Arendt, Qu’est-ce que la poli­tique, Paris, Seuil, 1995, p : 76.
11 Ley­la Şimşek, “Türkiye’de femi­nist hare­ke­tin Kısa Tarih­çe­si” in Özgürlüğü arar­ken, op. cit. p:16
12 Isa­belle Som­mier, Les nou­veaux mou­ve­ments contes­ta­taires à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion, Paris, Flam­ma­rion, 2001, p:11
13 Gilles Dor­ron­so­ro, la Tur­quie conteste, p : 1514 « Erdoğan : Kür­taj cinayet­tir » (Erdoğan : L’avortement est un mas­sacre), le quo­ti­dien Mil­liyet, 26 mai 2012
15 L’objection de conscience est consi­dé­rée comme un crime pas­sible de pri­son, pour refus d’ordres mili­taires





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