Par-delà la recherche empêchée

Per­sé­cu­tée par le régime turc depuis vingt-huit ans, la socio­logue et écri­vaine Pinar Selek publie Lever la tête, véri­table tra­vail d’anamnèse pour recons­ti­tuer l’enquête qu’elle a effec­tuée il y a trente ans dans la « zone » du Kur­dis­tan turc, avant que les maté­riaux ne lui en soient confis­qués par la police lors de son arres­ta­tion et de son incar­cé­ra­tion. Une magis­trale leçon de socio­lo­gie, qui paraît à la veille d’un nou­veau pro­cès inten­té à l’intellectuelle.

À l’origine de l’enquête, une inter­ro­ga­tion : com­ment le « texte caché » (James Scott) de la culture kurde répri­mée par l’État turc a‑t-il per­mis au mou­ve­ment poli­tique kurde qui émerge dans les années 1970 de trans­for­mer le mécon­ten­te­ment en révolte ? de recueillir le sou­tien de la com­mu­nau­té oppri­mée face à une répres­sion constante, aggra­vée à par­tir des années 1990 ? Pour répondre à cette ques­tion, Pinar Selek arti­cule de façon ori­gi­nale la théo­rie de la mobi­li­sa­tion col­lec­tive du socio­logue poli­tique Charles Tilly, qui met l’accent sur les res­sources, avec l’approche des mou­ve­ments sociaux cen­trée sur les iden­ti­tés. Elle montre que ce « texte caché » a été pré­ser­vé secrè­te­ment dans les vil­lages par la trans­mis­sion quo­ti­dienne – rituels, chants – et grâce à des musi­ciens ambu­lants, puis grâce à la radio kurde trans­fron­ta­lière et à la télé­vi­sion : le « texte caché », qui cir­cu­lait jusque-là en « cou­lisse » – concept que le socio­logue Erving Goff­man emploie pour ana­ly­ser la mise en scène de la vie quo­ti­dienne –, y est théâ­tra­li­sé.

Enquê­ter sur la mobi­li­sa­tion kurde était ris­qué et dif­fi­cile. Dans une his­to­rio­gra­phie où les gauches tra­di­tion­nelles qui domi­naient les luttes sociales en Tur­quie avaient fait leur le récit natio­nal, mino­rant la ques­tion kurde, cette mobi­li­sa­tion était invi­si­bi­li­sée. Pinar Selek enquête pen­dant trois ans. Elle se rend en Alle­magne, France et Rou­ma­nie, elle mène des entre­tiens avec des témoins de l’émergence de l’organisation du Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK), recueille des sources écrites. Ces maté­riaux, qui vont lui per­mettre de retra­cer les condi­tions d’émergence et d’organisation du mou­ve­ment, elle ne peut les rap­por­ter en Tur­quie, elle doit les exploi­ter sous sa plume et les faire dis­pa­raître. L’invisibilisation de la ques­tion kurde dans les mou­ve­ments de gauche explique le ral­lie­ment ini­tial des jeunes fon­da­teurs du PKK au Par­ti-Front de libé­ra­tion de Tur­quie (THKP‑C). Ce par­ti dénonce la « néo-colo­ni­sa­tion du pays », son « occu­pa­tion » par la Tur­quie, pour prô­ner la lutte armée et la « pro­pa­gande par le fait », selon le mot d’ordre anar­chiste appe­lant aux atten­tats ciblés de diri­geants. Ces jeunes mili­tants et mili­tantes y acquièrent des res­sources poli­tiques, une expé­rience, avant de fon­der en 1978 leur propre orga­ni­sa­tion, le PKK, qui se nour­rit de la réfé­rence aux mou­ve­ments de gauche asso­ciant guerre de libé­ra­tion natio­nale et lutte des classes.

La jeune cher­cheuse repère une sorte de contra­dic­tion entre d’un côté le pro­gramme du PKK, qui voit dans la classe féo­dale l’obstacle à la libé­ra­tion natio­nale, et de l’autre ses propres obser­va­tions selon les­quelles la culture kurde s’est pré­ser­vée et trans­mise dans les vil­lages, tan­dis que les grands pro­prié­taires ter­riens et chefs de tri­bus col­la­bo­raient avec l’État turc. Elle constate par ailleurs la for­ma­tion d’un réper­toire d’action col­lec­tive hybride, conju­guant les réfé­rences héri­tées de la gauche turque et les spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles locales. Ses obser­va­tions convergent avec l’analyse du poli­tiste Hamit Bozars­lan [1] selon laquelle le PKK a sus­ci­té un sen­ti­ment de reva­lo­ri­sa­tion col­lec­tive pour une grande par­tie de la popu­la­tion kurde humi­liée par la vio­lence éta­tique. Paral­lè­le­ment, elle observe que le mou­ve­ment intègre le prin­cipe d’égalité entre les sexes, et recrute de nom­breuses femmes, dont la par­ti­ci­pa­tion au champ poli­tique s’accroît signi­fi­ca­ti­ve­ment, rom­pant avec l’ordre patriar­cal.

L’actualisation des mythes fon­da­teurs du peuple kurde par des musi­ciens et la réin­ter­pré­ta­tion de sym­boles actua­li­sés dans de grande fêtes col­lec­tives marquent le pas­sage du « texte caché » au « texte public », qui s’accompagne d’une « théâ­tra­li­sa­tion ». Ce pro­ces­sus s’opère aus­si très concrè­te­ment dans ce que l’autrice appelle le « théâtre forum » : pen­dant trois ans, elle observe des acteurices et spec­ta­teurices fai­sant sur­gir des cou­lisses sur la scène publique les « tré­sors » cachés, selon l’expression de la mère d’une amie kurde, et pre­nant part à leur mise en scène poli­tique. Dans ses notes de l’époque, recons­ti­tuées de mémoire, elle se demande si la fête ances­trale de Newroz, qui célèbre l’équinoxe du prin­temps, se trans­forme en mani­fes­ta­tion, si la danse est mani­fes­ta­tion.

La danse, les rituels et sym­boles connectent les espaces géo­gra­phiques et les consciences, ils favo­risent la poli­ti­sa­tion qui s’effectue sur fond de répres­sion et d’humiliation. « Mal­gré la répres­sion, cet espace d’action col­lec­tif sem­blait pro­po­ser une forme de répa­ra­tion », avance la socio­logue. Par-delà la répa­ra­tion, c’est une recon­fi­gu­ra­tion des pos­sibles qui s’opère à tra­vers ces pra­tiques cultu­relles, du seul fait qu’elles auto­risent à « lever la tête » – acte sym­bo­lique décrit comme une action. « C’est trop tard. On ne peut plus remettre le génie dans la bou­teille », lui dit un homme de cin­quante ans, migrant de Serhil­dan dont le vil­lage avait été vidé et la mai­son brû­lée. L’enquête vise­ra à éclai­rer cette phrase sibyl­line, à en com­prendre le sens pro­fond.

Face à la vio­lence de la gué­rilla menée par le PKK et les autres groupes kurdes confron­tés à la répres­sion des mani­fes­ta­tions d’aspiration à l’auto-détermination, Pinar Selek se deman­dait alors si le pro­ces­sus de natio­na­li­sa­tion pas­sait par la mili­ta­ri­sa­tion. La guerre a conduit à cette mili­ta­ri­sa­tion d’une socié­té qui avait main­te­nu sa culture de façon sou­ter­raine, la struc­tu­rant autour de cet ordre hié­rar­chique qui étouf­fait les espaces de déli­bé­ra­tion poli­tique. En même temps, elle explique que le mou­ve­ment kurde a « cana­li­sé le mécon­ten­te­ment vers l’engagement ».

Com­ment s’est main­te­nue l’identité col­lec­tive, le « nous », face à la déter­ri­to­ria­li­sa­tion et aux migra­tions for­cées ? se demande-t-elle. Elle observe les liens que la popu­la­tion garde avec les migrantes qui viennent en visite dans ce que les étu­diantes kurdes appe­laient alors la « Zone », les vil­lages recu­lés du Kur­dis­tan turc, et par­mi les­quels le taux d’engagement dans la lutte semble signi­fi­ca­tif. Elle met aus­si en exergue le rôle des médias dans la pré­ser­va­tion du lien com­mun : jour­naux, chaîne Med TV, autour de laquelle se retissent des liens trans­fron­ta­liers mal­gré l’évacuation de la « Zone » par la vio­lence. Il lui sem­blait que « cette chaîne a une fonc­tion de répa­ra­tion en recons­trui­sant une mémoire col­lec­tive mal­gré l’éloignement, la frag­men­ta­tion et les trau­ma­tismes » (l’italique ren­voie à ses réflexions d’alors, qu’elle s’efforce de recons­ti­tuer). L’analyse de réseaux lui four­nit un cadre théo­rique pour décrire la connexion que ces migrantes opèrent entre les grou­pe­ments vil­la­geois iso­lés les uns des autres.

Poi­gnant et pas­sion­nant, ce tra­vail d’anamnèse d’une enquête que le pou­voir turc a ten­té d’effacer a une valeur heu­ris­tique et péda­go­gique immense : mon­trant tout le tra­vail d’imagination socio­lo­gique qui a construit cette recherche clan­des­tine, il aborde les ques­tion­ne­ments métho­do­lo­giques et éthiques sou­le­vés par un ter­rain extrê­me­ment sen­sible, et qui requiert de pro­té­ger l’identité des enquê­tées jusque sous la tor­ture. Rien dans les manuels de la dis­ci­pline ne pré­pare à cela. Et la socio­lo­gie n’est pas pro­té­gée, comme l’est la méde­cine, par le secret pro­fes­sion­nel.

Contri­bu­tion majeure à l’analyse des sou­lè­ve­ments, ce livre pro­cure éga­le­ment une leçon de déon­to­lo­gie de l’enquête en conjonc­ture de vio­lence et de guerre : la socio­logue avait détruit les cas­settes enre­gis­trées et brû­lé les entre­tiens trans­crits après les avoir retra­duits dans ses mots. De même pour les entre­tiens et sources recueillis à l’étranger : n’ayant pu les rap­por­ter en Tur­quie, elle les a exploi­tés et consi­gnés sur des dis­quettes pour pou­voir pas­ser la fron­tière. Ces dis­quettes lui ont été confis­quées comme le reste de ses maté­riaux. Se posait à elle la ques­tion de la res­ti­tu­tion de l’enquête aux enquê­tées, pre­miers des­ti­na­taires de ce tra­vail, d’où l’idée d’écrire cet essai. Voi­ci donc qu’elle nous livre ce superbe ouvrage empê­ché, dont il faut saluer la sor­tie et inci­ter à la lec­ture pour les pro­fondes leçons de socio­lo­gie qu’il contient.

[1] Dans son livre La ques­tion kurde. États et mino­ri­tés au Moyen-Orient, Presses de Sciences Po, 1997.

31 mars 2026

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2026/03/31/pinar-selek‑2/





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