
Comment résister par la mémoire quand celle-ci nous a été volée ? Dans son dernier essai, la sociologue féministe et antimilitariste Pinar Selek revient sur l’enquête qu’elle a menée au sein du mouvement de résistance kurde et qui lui a valu d’être arrêtée et emprisonnée en 1998.
Divisé entre les frontières nationales de quatre pays, au Moyen-Orient, le peuple kurde a vu son histoire niée, sa langue interdite et sa population persécutée par l’État turc. Malgré la répression, un mouvement populaire de résistance a vu le jour en Turquie. Au milieu des années 1990, et malgré les risques encourus, Pinar Selek, intéressée par ces processus de soulèvement, décide de mener une enquête de terrain. Arrêtée, torturée et emprisonnée, la sociologue, alors âgée de 24 ans, est parvenue à protéger ses sources, mais a dû faire face à la destruction de ses documents de travail. Dans un essai intitulé Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde (éditions de l’Université Paris Cité), elle part sur les traces de cette recherche confisquée, et la reconstitue, par la force de la mémoire. Son récit tient à la fois du compte rendu d’enquête, du témoignage littéraire et d’un acte de résistance.
Pinar Selek, aux origines d’une recherche : comprendre un soulèvement
Au début des années 1990, Pinar Selek, alors étudiante en sociologie observe le soulèvement kurde : « Les Kurdes se sont soulevés et ce soulèvement a duré des années. Des personnes de tout âge y participaient, et il y avait aussi beaucoup de populations rurales qui étaient jusqu’alors silencieuses. » Malgré la répression brutale, la mobilisation persiste. Pour la chercheuse, cette résistance tenace pose une question décisive : comment un soulèvement se transforme-t-il en véritable mouvement social ? « Malgré une répression d’une violence terrible, la résistance a continué. Je me suis demandé comment un soulèvement pouvait devenir un mouvement social et c’est à partir de cette question que j’ai commencé mes recherches en 1995. »
Une œuvre reconstruite : entre sociologie et littérature
Trente ans plus tard, Pinar Selek revient sur le long chemin parcouru. L’exil, la prison, la destruction de ses archives : autant d’épreuves qui auraient pu rendre impossible toute restitution de sa recherche initiale. Mais l’écrivaine-sociologue transforme cet obstacle en un choix méthodologique et artistique. « Quand j’ai commencé mes recherches, j’avais 24 ans, j’en ai 54 aujourd’hui. De plus, quand j’ai été emprisonnée, tous mes documents ont été détruits… J’étais donc sûre que c’était impossible de faire une restitution classique de mes recherches. »
Face à cette impossibilité, elle décide de mobiliser une autre discipline que la sociologie l’écriture romanesque : « Je me suis dit qu’étant donné que je suis également romancière et conteuse, je pouvais mobiliser en même temps mes connaissances et la forme d’expression qu’est la littérature. » Son nouveau livre marque ainsi une rencontre : celle de la jeune chercheuse des années 1990 et de la femme qu’elle est devenue. « Il s’agissait de faire se rencontrer l’ancienne Pinar et celle d’aujourd’hui par un autre biais que la sociologie classique. »
La question de l’auditrice
La question d’Agnès de la librairie @lattrapemots (Marseille) à l’attention de Pinar Selek : « Ce qui m’a captivée dans la lecture de votre livre, c’est qu’il est à la fois tissé de votre rigueur scientifique, de votre volonté de nous exposer la manière dont vous avez travaillé et ce que vous avez écrit à l’époque, mais également tissé de votre intime, de l’exposition de la violence qui vous a été faite à cette époque-là et de comment vous avez voulu, à un moment, vous en saisir afin de pouvoir restituer votre mémoire qui avait été morcelée. À un moment, vous parlez de responsabilité, alors je voulais savoir comment émerge cette notion de responsabilité dans le travail que vous faites sur votre mémoire ? »
Références musicales
- Emel Mathlouti, Massive Will
- Tashi Dorji, They fall because they must fall
- Adjusteroo, Metal Flower
- 7038634357, Circle
- Sivan Perwer, Serhildan Jiyan e
- Koma Berxwedan, Oy Kurdistan
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