
Quand les chercheurs qui nous éclairent sur l’actualité internationale perdent l’accès à leurs terrains – en raison de l’éclatement d’une guerre ou sur décision de régimes autoritaires –, comment analyser les mutations sociétales de ceux-ci ? Et quels contournements envisager pour la recherche ?
- Pinar Selek, sociologue et politologue à l’Université Nice Sophia Antipolis
- Victor Violier, chercheur en politique comparée et en sociologie militaire et des institutions à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) et chercheur associé à l’Institut des Sciences sociales du Politique (ISP)
Ils et elles sont nos yeux et nos oreilles, nous permettent, notamment sur France Culture, de comprendre la complexité de l’actualité internationale, sur un temps long. Mais que se passe-t-il quand les chercheuses et chercheurs n’ont plus accès à leur terrain d’études ? C’est le cas dans les pays en guerre, ou quand les régimes autoritaires verrouillent un peu plus les libertés… Comment continuer à décrire et analyser les bouleversements des sociétés ? Quelles conséquences pour le futur ? Et quels contournements sont possibles ?
Le difficile accès au terrain en contexte autoritaire
Dans un monde de plus en plus marqué par les régimes autoritaires et les conflits, l’accès au terrain de recherche devient un défi majeur pour les chercheurs en sciences sociales. Les conséquences pour la production de connaissances sont considérables, soulevant l’urgence de trouver des stratégies de contournement.
C’est par exemple le cas des terrains de recherche en Russie dont notre invité Victor Violier est spécialiste. Chercheur en politique comparée, Victor Violier s’est intéressé aux modalités concrètes de l’exercice du pouvoir en Russie soviétique et postsoviétique durant sa thèse menée entre 2014 et 2019. Son objectif était alors de comprendre comment la domination de l’élite au pouvoir se construit. Mais travailler sur le pouvoir russe ne se fait pas sans obstacles et c’est avec difficulté qu’il a pu avoir accès à certaines archives et institutions, illustrant la complexité de mener une recherche ethnographique dans un contexte autoritaire.
De son côté, Pinar Selek est une sociologue turque qui, dans les années 1990, s’est intéressée au mouvement kurde. Dans son livre Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, elle raconte notamment son emprisonnement d’un an et demi et la destruction de ses travaux par le régime turc en 1998. « La sociologie en Turquie était depuis longtemps criminalisée et l’université était sous contrôle, d’autant plus sur des questions portant sur le nationalisme turc. Il existait une grande surveillance institutionnelle, un climat d’autocensure permanent ».
Quelles solutions face à la répression ?
Pour Pinar Selek, qui a vécu la criminalisation de la recherche, il est important de prendre exemple sur l’autonomisation de la recherche en Turquie, qui se faisait déjà à l’époque en marge des structures académiques officielles. « Les recherches s’organisaient à l’époque, mais aussi aujourd’hui, au sein des réseaux extra-institutionnels, à travers les revues, des maisons d’édition, des fondations, des salles académiques, et ça crée une forme de réseau d’acteurs scientifiques ». Elle conclut : « La guerre ne tue pas seulement les corps, elle tue aussi la culture, le passé, la réflexion, et les gouvernements, dans ces temps de guerre, veulent gouverner les émotions et le savoir. Dans cette période-là, il faut essayer de créer des espaces transnationaux ».
Pour Victor Violier, il est important de prendre les conseils des collègues expérimentés, de partager les expériences auxquelles chacun est confronté pour adopter certaines règles de prudence et identifier, petit à petit, les astuces et failles pour pénétrer un terrain d’enquête. Surtout, Victor Violier insiste sur le risque de voir disparaître des sujets de recherche sur certains territoires : « Il faut se rappeler que la recherche, c’est d’abord un bien commun qui vise à produire des connaissances pour les sociétés. Là, le risque est d’avoir en fait des angles morts, de devenir aveugle sur la réalité sociale d’un certain nombre d’espaces, de ne pas pouvoir poser certaines questions. Et je pense qu’il est important de se rappeler que ce risque est à prendre au sérieux et qu’il ne faut pas le limiter à des sociétés données. L’enseignement de la sociologie historique et comparée du politique, c’est aussi que l’autoritarisme progresse par étapes, qu’il repousse les frontières de l’acceptable et de l’inacceptable. On doit faire attention à ne pas se penser préservés de ça ».
Bibliographie
- Pinar Selek, Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, éditions de l’Université Paris Cité
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