
Malgré quatre acquittements de Pinar Selek, une 7e audience du 5e procès a eu lieu le 2 avril 2026 à Istanbul. L’ouvrage a été versé au dossier du tribunal. Les délibérations ont duré 7 minutes ! Une nouvelle audience aura lieu à Istanbul le 18 septembre 2026. Les collectifs et institutions solidaires de Pinar Selek — dont l’Observatoire des armements — seront toujours là pour la défendre, elle et sa recherche, tant qu’il le faudra.
Je laisse Pinar expliquer : « Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous les matériaux concernant ce travail [recherche ; entretiens sur la résistance kurde]. Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle. […] En prison, j’ai appris que le pourvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste, en m’accusant d’attentat. […] Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis encore aujourd’hui un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans. […] Je vis actuellement en France où j’ai trouvé la solidarité et le refuge académique. » (p. 11).
« Lever la tête » raconte cette histoire en détails. Militante, elle a soutenu bien des luttes en Turquie (luttes antimilitaristes, luttes féministes, soutien aux luttes LGBT, aux luttes des Kurdes, des Arméniens, entre autres). Elle enseigne maintenant la sociologie et les sciences politiques à l’Université Côte d’Azur à Nice, tout en maintenant haut et fort son engagement féministe et antimilitariste. Elle a publié de nombreux ouvrages, dont beaucoup ont été traduits en français. Il s’agit en général de livres sur l’antimilitarisme [1], le féminisme et le masculinisme, les minorités (en particulier arméniennes et kurdes). Elle a aussi publié romans et livres de conte.
Après cette contextualisation, je vais m’attacher aux interrogations qui émergent, à travers cette lutte des kurdes, sur la violence, la résistance armée, et finalement, l’abandon par le PKK de la lutte armée. Je n’entrerai pas dans les détails de la résistance kurde, emblématique de la résistance à un État fort, très militarisé, la Turquie. Pinar Selek insiste sur la tradition de résistance, à travers la musique, les chants, la radio, l’affirmation de l’importance de la langue kurde dans ce qu’elle définit comme la Zone, soit l’Est de la Turquie, où les femmes ont été le principal vecteur de cette résistance. « […] j’ai conceptualisé les coulisses [une zone dans la zone, en quelque sorte] comme des lieux de liberté relative. Des espaces où l’on peut échapper, même brièvement, au contrôle social. Où l’on abandonne les rôles assignés par le pouvoir. Cet abandon est une manière de contourner, voire de subvertir, les normes dominantes. […] » (p. 33). Dans ce livre, elle intercale régulièrement des réflexions datant de 1995, avec ses réflexions actuelles, dans sa volonté de prolonger cette recherche abandonnée – sous la contrainte -.
En 1938, juste avant la guerre, pour résister à la déportation, à la turquisation des noms des villages, une désobéissance pacifique a eu lieu, la « révolte de Dersim ». La répression de l’État turc y fit plus de 40 000 morts (p. 53). La création du PKK en 1978, le coup d’État militaire en 1980 représentent des temps forts pour cette histoire kurde, jalonnée par d’autres révoltes plus ou moins importantes. Mais l’État turc s’est toujours montré intransigeant quant au devenir de la résistance, affichant par tous les moyens sa volonté de la rendre invisible.
De 1992 à 1995, soit un peu avant l’incarcération de Pinar Sélek, « selon la Ligue des Droits humains en Turquie, plus de 20 000 civils sont morts, et 3 700 villages ont été évacués. » (p. 87). L’auteur note, en septembre 1997 : « La guerre, avec sa brutalité systémique, est littéralement en train de détruire le tissu social. Les villages sont vidés et la mort assombrit l’atmosphère. » Ce qui conduit Pinar Sélek à une réflexion actuelle : « Il me semblait que la militarisation progressive du mouvement kurde le rongeait de l’intérieur, altérant ses multiples dynamiques socio-culturelles. S’il était initialement construit sur une diversité d’expériences, d’interactions spontanées et de revendications variées, la logique militaire imposait désormais ses propres règles : disciplines, uniformisation des pratiques et verticalité des décisions. Les espaces de débat se transformaient en centres de commandement, où la survie immédiate prenait le pas sur la délibération collective et la diversité des opinions. […] Le militarisme, qui finit par détruire le tissu social, tendait à absorber la diversité dans une forme d’uniformité fonctionnelle, nécessaire à la lutte armée mais destructrice pour la dynamique interne du mouvement. » (p. 93)
Ces mots sur le militarisme sont le fruit de l’évolution du mouvement kurde, et pas uniquement de la réflexion de Pinar Selek. « Une autre conséquence importante de ce devenir urbain du mouvement kurde a été sa participation dans l’espace des luttes sociales en Turquie, où émergeaient les nouvelles logiques de contestation, caractérisées par leur multiplicité, leur créativité et leur pacifisme résistant. […] Le mouvement féministe a joué un rôle capital dans cette formation, en servant d’incubateur à l’apparition de différents mouvements sociaux : écologistes, libertaires, antimilitaristes et militant.es pour les droits LGBT. » (p. 109)
Cela a conduit récemment au renoncement du PKK à la lutte armée, puis à sa dissolution. J’ai cité de nombreux passages du livre, car cette évolution a forcément un écho favorable avec notre lutte contre la militarisation, pour le désarmement, même si nous sommes conscients que dans ce domaine des luttes, rien n’est jamais acquis définitivement, en particulier dans la confrontation avec un État fort comme l’État turc, où les cultures patriarcale, masculiniste et militaire sont très fortes. Mais, le 11 juillet 2025, dans la région autonome du Kurdistan irakien, quinze combattantes et quinze combattants ont jeté leurs armes dans un brasier, comme un acte théâtral. (p. 162)
Pinar Selak contribue, par ce livre, « Lever la tête », à montrer que la voix de la paix peut s’ouvrir, même après un long chemin semé de violences. L’État turc est-il capable d’entendre un tel message ? Pour l’instant, Pinar Selek ne peut pas retourner dans son pays. Abdullah Öcalan, le leader du PKK, est toujours emprisonné sur une île.
Un jour peut-être, ils pourront lever la tête. Dans le pays et le lieu de leur choix…
Jean-Michel Lacroûte
https://www.obsarm.info/spip.php?article743
[1] Cf.
Le chaudron militaire turc. Un exemple de production de la violence masculine, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 5 octobre 2023, https://www.obsarm.info/spip.php?article608
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